« Un son de fin silence » (1 Rois 19, 1-18)

Source : Blogprophete_elie
Vincent Feroldi, 10 septembre 2017

Prenons le temps de lire un passage du Livre des Rois, dans l’Ancien Testament. Il nous parle de la relation entre le prophète Elie et Dieu.

« Akhab parla à Jézabel de tout ce qu’avait fait Elie, et de tous ceux qu’il avait tués par l’épée, tous les prophètes. Jézabel envoya un messager à Elie pour lui dire : Que les dieux me fassent ainsi et encore cela si demain, à la même heure, je n’ai pas fait de ta vie ce que tu as fait de la leur ! Voyant cela, Elie se leva et partit pour sauver sa vie ; il arriva à Béer-Shéva qui appartient à Juda et y laissa son serviteur. Lui-même s’en alla au désert, à une journée de marche. Y étant parvenu, il s’assit sous un genêt isolé. Il demanda la mort et dit : Je n’en peux plus ! Maintenant, Seigneur, prends ma vie, car je ne vaux pas mieux que mes pères. Puis il se coucha et s’endormit sous un genêt isolé. Mais voici qu’un ange le toucha et lui dit : Lève-toi et mange ! Il regarda : à son chevet, il y avait une galette cuite sur des pierres chauffées, et une cruche d’eau ; il mangea, il but, puis se recoucha. L’ange du Seigneur revint, le toucha et dit : Lève-toi et mange, car autrement le chemin serait trop long pour toi. Elie se leva, il mangea et but puis, fortifié par cette nourriture, il marcha quarante jours et quarante nuits jusqu’à la montagne de Dieu, à l’Horeb. Il arriva là, à la caverne et y passa la nuit. La parole du Seigneur lui fut adressée : Pourquoi es-tu ici, Elie ? Il répondit : Je suis passionné pour le Seigneur, Dieu des puissances : les fils d’Israël ont abandonné ton alliance, ils ont démoli tes autels et tué tes prophètes par l’épée ; je suis resté moi seul et l’on cherche à m’enlever la vie. Le Seigneur dit : Sors et tiens-toi sur la montagne, devant le Seigneur : voici, le Seigneur va passer.
Il y eut devant le Seigneur un vent fort et puissant qui érodait les montagnes et fracassait les rochers ; le Seigneur n’était pas dans le vent.
Après le vent, il y eut un tremblement de terre ; le Seigneur n’était pas dans le tremblement de terre.
Après le tremblement de terre, il y eut un feu ; le Seigneur n’était pas dans le feu.
Et après le feu, le bruissement d’un souffle ténu.
Alors, en l’entendant, Elie se voilà le visage avec son manteau ; il sortit et se tint à l’entrée de la caverne. Une voix s’adressa à lui : Pourquoi es-tu ici, Elie ? Il répondit : Je suis passionné pour le Seigneur, Dieu des puissances : les fils d’Israël ont abandonné ton alliance, ils ont démoli tes autels et tué tes prophètes par l’épée ; je suis resté moi seul et l’on cherche à m’enlever la vie. Le Seigneur lui dit : Va, reprends ton chemin en direction du désert de Damas. Quand tu seras arrivé, tu oindras Hazaël comme roi sur Aram. Et tu oindras Jéhu, fils de Nimshi, comme roi sur Israël ; et tu oindras Elisée, fils de Shafath, d’Avel-Mehola, comme prophète à ta place. Tout homme qui échappera à l’épée de Hazaël, Jéhu le tuera, et tout homme qui échappera à l’épée de Jéhu, Elisée le tuera, mais je laisserai en Israël un reste de sept mille hommes, tous ceux dont les genoux n’ont pas plié devant le Baal et dont la bouche ne lui a pas donné de baisers ».

L’ensemble de ce passage biblique témoigne de ce que nous ne cessons de percevoir dans l’Ancien Testament (et dans notre vie à tous), à savoir l’omniprésence de la violence dans la vie des hommes. Mais, dans ce passage biblique, nous voyons aussi, comme en contrepoint, que le visage du Seigneur est celui du Dieu des puissances qui sera assez puissant pour dominer la violence humaine.

Dramatique est donc ce livre des Rois !

Des prophètes d’Israël ont-ils été assassinés ? En réponse, Elie égorge les huit cent cinquante prophètes de Baal et les quatre cents d’Ashéra.

Elie se plaint-il auprès du Seigneur de sa solitude et de la menace de mort qui pèse sur lui ? Dieu l’envoie en mission et déclare :  » Tout homme qui échappera à l’épée de Hazaël, Jéhu le tuera, et tout homme qui échappera à l’épée de Jéhu, Elisée le tuera, mais je laisserai en Israël un reste de sept mille hommes, tous ceux dont les genoux n’ont pas plié devant le Baal et dont la bouche ne lui a pas donné de baisers « .

Certes nous comprenons quel est l’objectif de tout cela : réaffirmer la primauté du Dieu Unique, du Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob.

Mais, tout de même, vous en voulez, vous, de ce Dieu des puissances, incapable de condamner Elie pour ses huit cent cinquante assassinats et capable d’annoncer toutes ces tueries ? Moi ? Non ! Mais le monde est monde.

Faut-il dès lors s’étonner de voir qu’aujourd’hui même, des décennies après la Shoah et l’horreur d’Auschwitz, des hommes soient capables de tueries similaires, souvent au nom de leur religion, en Algérie, en Afrique Noire, en ex-Yougoslavie, au Cambodge, en Inde et au Pakistan, en Haïti, en Tchétchénie, en Irak, en Syrie, au Yémen, au Nigeria et en France ?

Dieu Puissant serait-il Dieu de la Guerre et Dieu du Jugement ?

Pourquoi donc, dans le Premier Testament, puissance, violence et Dieu sont-ils aussi intimement liés, reliés ? Oui, pourquoi ? Cela est tellement différent de ce que ma méditation de la vie de Jésus m’a révélé… en particulier le Vendredi saint qui est l’antithèse de ce Dieu-là ; sur la croix, il est un Dieu d’impuissance, un Dieu de rien, un Dieu bafoué, un Dieu cloué, un Dieu ridiculisé, un Dieu mort…..

Mais chaque chose en son temps. Revenons à la solitude d’Elie, à la peur d’Elie, fuyant la colère de Jézabel. Vous avez certainement remarqué des similitudes avec la vie de Moïse [… et de Jésus] : le désert, les quarante jours et quarante nuits, la montagne, la caverne – souvenez-vous du creux où Moïse fut déposé par Dieu avant son passage -, Dieu qui parle, Dieu qui passe… Le qualificatif même employé par Elie à propos de Dieu nous rappelle les circonstances même de la remise des Tables de la Loi où se manifestait le Dieu des puissances. Les signes annonciateurs du passage de Dieu vont également dans le même sens : tornade, tremblement de terre, feu.

Pourtant, en cette circonstance précise, tout va pourtant changer par rapport aux précédentes scènes.

En effet, et là je prête ma voix au beau texte de Sylvie Germain dans Les échos du silence :

« Là-haut s’opère une théophanie – la plus surprenante des théophanies, car la plus dépouillée. Une théophanie qui évacue, annule, renie la gloire et la puissance, qui renonce au grandiose. Une théophanie de rien, d’une infinie discrétion. Une théophanie minimaliste. Eclatent coup sur coup : un grand ouragan, un séisme, un feu violent. A chaque fois, il est précisé que Dieu ne s’y trouve pas. Le spectaculaire n’est mentionné que pour mieux être rejeté, dénoncé comme illusion, voire imposture.

Trois formidables coups pour rien. Ou, plutôt, s’il s’agissait des trois coups annonçant la levée du rideau, appelant le spectateur à l’attention, à la concentration, à la plus vigilante écoute ? Car c’est effectivement alors, alors seulement, que quelque chose advient – un inouï je-ne-sais-quoi.

Ce qui a lieu.  » Un son de fin silence  » (1 R 19 / 12). Il faut avoir aiguisé son ouïe à l’extrême, s’être entraîné à l’absolu de l’attention, pour devenir apte à percevoir un souffle si ténu. Il faut s’être sondé, s’être soi-même exploré jusqu’au plus obscur de sa conscience, au plus lointain de ses pensées, avoir maintes fois accompli le tour de son domaine intérieur par cercles toujours croissants et cependant plus resserrés, enfin avoir atteint l’intime désert de l’oubli de soi, pour pouvoir être effleuré, touché, visité par un tel inaudible soupir.

Paul Valéry notait qu’il est rare de penser à fond sans soupirer. A l’extrême de toute pensée est un soupir. Combien cette remarque prend d’ampleur lorsqu’il s’agit de penser l’impensable, l’indicible. Dieu.

Aux confins de la pensée d’Elie exténué par la marche et le jeûne, épuré par ses quarante jours et nuits au désert, passe un soupir. Un brin de silence qui vibre, à peine, et qui s’en va. Dieu ».

Sylvie Germain, Les échos du silence, p. 46-47

Pour Sylvie Germain, l’histoire d’Elie est celle de la découverte du vrai temple de Dieu, de la mise à nu de ses mouvantes et si frêles fondations : un temple qui ne s’érige que dans le cœur de l’homme fécondé de silence, et son sanctuaire est plus subtil que l’air.

Dieu, un son de fin silence, venant dans le cœur de l’homme fécondé de silence.

Tel est le mystère de la rencontre de l’homme avec Dieu et de Dieu avec l’homme. Certes, et nous venons de le lire, à la suite de cette rencontre, Elie fera rejaillir le Dieu des puissances et la violence humaine. Mais pourquoi faudrait-il, à cause de cette suite, se priver de cette découverte, faite l’espace d’un silence par Elie – et par nous -, que

Dieu, un son de fin silence, vient dans le cœur de l’homme fécondé de silence.

Là, dans le cas d’Elie, Dieu ne s’est pas encore tu. Il a encore parlé. Bientôt viendra le temps du silence même de Dieu. Jésus en fera lui-même l’expérience sur le bois de la croix : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?

Aujourd’hui, limitons-nous donc à ce silence qui vient habiter Elie.

Vivons de cet intime désert de l’oubli de soi, pour pouvoir être effleuré, touché, visité par l’inaudible soupir de Dieu.

Découvrons que Dieu nous invite à nous dépouiller de tous ces oripeaux inutiles et encombrants dont nous n’avons cessé de l’affubler depuis des siècles et des siècles.
Dieu ne veut être, aujourd’hui, qu’un son de fin silence.

Comprenons qu’en nous invitant à partir dans le désert de démesure, à habiter la caverne de solitude, à jeûner quarante jours et quarante nuits, Dieu veut nous prier d’aller à un essentiel, limpide comme le cristal de roche, épuré comme le métal dans le feu de l’atelier du forgeron.

Cet essentiel, c’est Lui, Dieu Silence, Dieu Indicible, Dieu de l’Absence et de la Présence.

Dans son Journal, Etty Hillesum, morte à Auschwitz, écrivait :

« De fait, ma vie n’est qu’une perpétuelle écoute « au-dedans » de moi-même, des autres, de Dieu. Et quand je dis que j’écoute « au-dedans », en réalité, c’est plutôt Dieu en moi qui est à l’écoute. Ce qu’il y a de plus essentiel et de plus profond en moi écoute l’essence et la profondeur de Dieu. Dieu écoute Dieu ».

Etty Hillesum, Une vie bouleversée. Journal 1941-1943, Seuil, 1985, p. 193

Sylvie Germain reprend elle aussi cette même idée en ces termes :

« Mais que peut-il ainsi bien écouter, Dieu, puisque rien ne se dit ? L’écho de son silence en l’homme, peut-être, l’accueil fait par l’homme à son souffle presque imperceptible.

Dieu écoute Dieu du fond sans fond de son propre silence, dans l’obscure rumeur du sang des humains. C’est l’expérience inaugurée par Elie au mont Horeb qui se renouvelle ailleurs et autrement, et cependant la même. C’est l’expérience vécue par tous les grands mystiques au cours des siècles, tous ceux et celles qui ne claquemurent pas Dieu dans le seul concept de toute-puissance, qui ne le défigurent pas en l’érigeant Justicier implacable servant à cautionner les crimes commis par haine et sectarisme, qui ne le travestissent pas en ventriloque énigmatique ou en grand prestidigitateur faiseurs de miracles ».

Sylvie Germain, Les échos du silence, p. 88

Cette méditation du Livre des Rois nous ouvre à l’écoute du Dieu Silence qui veut nous inviter à cette attitude spirituelle de nous mettre dans une attitude d’une écoute extrême pour pouvoir ensuite nous mettre à l’écoute du Dieu Parole, à savoir de Celui qui est le Verbe : Jésus, le Christ, crucifié sur le bois de la Croix, dont les sept paroles en croix traceront un chemin de vie pour l’éternité.