Comme tant d’autres, je fais partie de la génération baby-boom, née aux lendemains de la Seconde guerre mondiale. Vatican II a dynamisé mon adolescence. Mai 1968 m’a rattrapé en classe de première et, quand il s’est agi d’entrer dans la vie professionnelle par un choix raisonné et raisonnable, la question n’était pas de savoir où il n’y avait pas de chômage. Elle était de choisir une voie, un métier, un premier emploi, parmi une large panoplie de propositions. C’était la période dite des Trente Glorieuses.
Puis la crise du pétrole est arrivée, le chômage est devenu endémique, la marche des Beurs marqua les esprits, le terrorisme prit son essor, les mouvements migratoires furent notre quotidien. Heureusement, Jean-Paul organisa la rencontre interreligieuse d’Assise du 27 octobre 1986, le mur de Berlin s’effondra le 9 novembre 1989, l’euro apparut, le niveau de vie moyen des Français continua à progresser. Perdurait la conviction que le progrès ne cesserait jamais, malgré quelques soubresauts, ici et là.
Pourtant, au début du troisième millénaire, la quête des identités apparut, au point que l’écrivain Amin Maalouf rédigea un essai remarqué et remarquable, Les Identités meurtrières (1998, Grasset, 198 p.). Le revers de la mondialisation et du tout numérique fit que chacun, chacune, voyait ses repères se brouiller. Chacun chercha dès lors à s’accrocher à quelque Radeau de la méduse, tel le tableau de Théodore Géricault des années 1818-1819. La civilisation des mœurs décrite par le sociologue Norbert Elias (1994, Calman-Lévy, 352 p.) laissa place à un recours nécessaire à la violence sous toutes ses formes pour se faire entendre. L’individualisme ne cessa de croître, de même que l’indifférence religieuse devenue au fil des décennies la première religion de France. Commença alors à se poser la question de l’avenir des monothéismes. Judaïsme, christianisme et islam avaient-ils encore une raison d’être ?
Mais de quoi parle-t-on en fait ? De civilisations ? De systèmes religieux ? De spiritualités ?
La question est d’autant plus importante que nos contemporains sont confrontés ces dernières années au retour du tragique, au moment même où quelques esprits parlent de transhumanisme, d’intelligence artificielle et d’immortalité.
L’effondrement d’une institution catholique décrédibilisée par le caractère systémique des violences sexuelles et des abus spirituels commis en son sein, l’apparition fin 2019 du COVID-19 et d’une pandémie qui perdure à cette heure, le retour de la guerre sur le continent européen et les menaces d’une utilisation de l’arme nucléaire signent le retour du tragique dans nos existences et met en exergue la fragilité de l’humain, au moment même où certains se voyaient déjà dans la peau de dieu.
Que faire de tout cela ? Est-ce une nouveauté ? L’Histoire ne témoigne-t-elle pas de phénomènes similaires inscrits dans le passé ?
Relisons l’Evangile ! Le destin de l’Homme de Nazareth n’est-il pas à regarder à la même aune que celle de notre expérience présente ? Le Jésus de Cana est aussi le Jésus de la multiplication des pains ou le Jésus assis sur un ânon, entrant triomphalement dans Jérusalem, avant d’être le Jésus du Golgotha, crucifié entre deux brigands sur le coup de la neuvième heure, pour motif de blasphème.
Tout aurait pu s’arrêter là si quelques femmes n’étaient allées au matin de Pâques prendre soin de sa dépouille et faire cette expérience de l’ordre de la foi, à savoir professer que celui qui était mort est en fait ressuscité et que la vie est plus forte que la mort.
De la même façon, c’est celui qui n’avait pas déserté à l’heure du tragique Celui en qui reposait sa confiance, entendant ses dernières paroles tout en souffrance sur le bois de la croix, qui est le seul en capacité de reconnaître, depuis la barque où il pêchait, que l’homme sur le rivage était le Seigneur (cf. Jean 21).
En ce temps pascal, je crois que le Christ nous rejoint dans notre quotidien, au cœur même de notre vie profane, bouleversés que nous sommes par ce retour du tragique, et nous invite à rompre le pain, à écouter ses conseils et à vivre de l’amour inconditionnel du Père et des autres.
Vincent Feroldi
1er mai 2022
