La main et le cœur

La main et le cœur

Cet été, j’ai eu des échanges avec deux cuisiniers, séparément :

+ Sur le geste, le temps qu’il nous faut pour l’apprendre, gagner en précision, en rapidité, acquérir par entraînement, répétition.

+ Ayant acquis le geste, le temps et la patience qu’il nous faut pour l’enseigner et le transmettre.

+ Et une fois acquis, c’est la main qui guide.

+ L’intelligence de la main, souvent reliée à celle du cœur, nous nous en sommes émerveillés. Nos échanges ressemblaient à une contemplation de la main humaine.

L’un et l’autre ont l’amour de leur métier et des gens qu’ils nourrissent, leur présence est réconfortante auprès de leurs hôtes. Ils sont l’un et l’autre dans le don, ils ont le cœur sur la main !

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Cet été aussi, les fortes températures m’ont tenue chez moi. Dès que cela a été possible, quand la colle ne séchait plus sur mon pinceau, je me suis mise au cartonnage.

Je suis toujours heureuse de voir venir de belles réalisations sous mes doigts, heureuse de voir que des gestes commencent à s’acquérir, heureuse aussi de pouvoir offrir un bel objet utilitaire fait main, une boîte pour les médicaments de l’un, une pour la couture de l’autre, et ainsi participer à embellir leur quotidien.

Un jour, j’ai réalisé que prise par le travail et concentrée sur l’objet à fabriquer, j’ai peu parlé. Je me suis tue ! Ce jour-là nous lisions l’Evangile de Luc (4, 31-37), avec cette injonction de Jésus à l’esprit impur : « Tais-toi ! ». Après la surprise de ce lien inattendu, j’ai aimé recevoir ce commentaire : « Il nous faut entendre le Christ nous dire fermement « Tais-toi ! ».

Se taire ! Mais surtout laisser se taire en soi nos bruits intérieurs.

« Tous les bruits qui nous entourent font moins de tapage que nous-mêmes. (…) Le vrai bruit c’est l’écho que les choses ont en nous ».

(Madeleine Delbrel, « A l’écoute de la Parole avec Madeleine Delbrel », Gilles François et Bernard Pitaud, Nouvelle Cité, 2021, p. 20).

A la relecture, j’accueille que le travail manuel – mes mains-  puisse être l’instrument pour faire taire en moi les bruits parasites. Mes mains occupées, mes bruits intérieurs, se taisent et mon esprit s’apaise. Un tri se fait, les soucis de la vie sont là, mais ils ont trouvé un terrain serein, propice à la présence, même à distance. Je suis en présence paisible avec ceux dont les noms s’invitent et avec ce qui fait leur vie.

Le travail manuel m’offre une disponibilité à accueillir et recueillir la vie. La mienne et celle de mes proches, comme elle se donne, accueillir et recueillir les paroles échangées, les engranger, les laisser germer, les laisser me transformer par ce que j’en accueille.

Grâce au travail manuel, le mental se tait, le cœur prend le relais et passe au premier plan.

Je me suis sentie proche de Marie. A la fin de l’évangile de la nuit de Noël, il est dit d’elle qu’elle gardait tous ces événements dans son cœur.

Ces jours derniers, j’ai ré-ouvert un livre de Xavier Thévenot (« Avance en eau profonde ! » Desclée de Brouwer/Cerf, 1997) pour y chercher un autre article, et j’ai reçu en cadeau une traduction de ce verset. Elle est venue renouveler mon approche et nourrir ma communion avec Marie, m’éclairer et m’emmener plus loin que ce que le travail manuel m’a fait découvrir : « Marie conservait ensemble (sun-etêrei) toutes ces choses dites, les symbolisant (sum-ballousa) dans son cœur » (Luc 2,19).

+ « Marie faisait un travail symbolique à propos de toutes les paroles qui lui avaient été dites » (X.T. p.38)

+ « Marie a recours à la mémoire du cœur (…) C’est-à-dire qui implique la totalité de la personne dans ses choix les plus profonds ». (X.T. p.37)

+ « Quand vient à se produire un événement qui excède les capacités d’intégration de la personne (…) le sujet est-il convoqué à « jeter ensemble » (sun-ballein) tous les événements de son histoire, tout ce qui a été dit à leur propos, de façon à les mettre en rapport, non seulement entre eux, mais aussi avec ce qui fait et a fait sens dans sa vie. Alors, peu à peu, malgré des zones d’ombre qui peuvent subsister, les choses s’éclairent, et ce qui paraissait insensé trouve de la signification. Marie n’a pas échappé à ce travail d’élaboration du sens face à la surabondance de l’amour divin ». (X.T. p.39)

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Lors de mes journées de travail manuel, ce travail de symbolisation se fait en moi !

Les événements, les paroles prennent leur juste place, se mettent ensemble, se relient, font sens simplement. Les paroles reçues reviennent, se répondent, s’éclairent. Ce qui m’a nourrie, la gratitude, la reconnaissance, mes combats, les échanges, viennent enrichir ma mémoire du cœur, et c’est aussi chemin de cohérence.

Marie conservait toutes ces choses dites, les symbolisant dans son cœur. Je crois que cela lui a donné de se tenir debout, accompagnant son Fils sur son chemin de vie, notamment au pied de la Croix. Et cela soutient mon espérance et ma confiance pour accueillir ce que la vie me donnera.

Chantal, 6 octobre 2024

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