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Vendredi automnal

Vendredi automnal

Sur la table de chevet de la chambre d’hôpital,
cinq verres de dégustation entouraient la bouteille de vin cuit de dix ans d’âge.
Toute sa vie s’était passée entre vignes et chais.
A l’heure où sa respiration devenait de plus en plus faible,
l’urgence était à l’évocation des bons souvenirs.
Le fils ainé humecta les lèvres asséchées de son père
et un timide sourire illumina le visage du souffrant.
Peu après, à l’invitation de l’une de ses filles, arriva l’aumônier.
signe de la tendresse du Dieu envers ses enfants bien-aimés.
Prière et sacrement de la fin de vie furent partagés.
Des lèvres d’une parente surgit la prière d’abandon de Frère Charles.

« Je remets mon âme entre tes mains.
Je te la donne, mon Dieu,
avec tout l’amour de mon cœur,
parce que je t’aime,
et que ce m’est un besoin d’amour
de me donner,
de me remettre entre tes mains, sans mesure,
avec une infinie confiance,
car tu es mon Père ».

Un frémissement de vie transfigura le corps du mourant.
Des larmes furtives apparurent sur les visages des uns et des autres.
La bénédiction du Tout Amour enveloppa de sa Douceur la petite assemblée d’Eglise.
C’était un vendredi de grâce.

Dans la mosquée al-Rawda, dans le village de Bir al-Abd,
à l’ouest d’al-Arich dans le Nord-Sinaï,
hommes d’âge mûr, jeunes et enfants s’étaient rassemblés comme à l’habitude,
pour la grande prière du vendredi.
Adorer le Dieu de Toute Miséricorde.
Ecouter le prêche de l’imam.
S’en remettre à Allah.
Telle était leur pratique.
Soudain, s’amplifièrent des bruits de moteur et fusèrent des cris et interpellations.
Plus d’une vingtaine d’hommes, en tenue de combat et armes à la main,
surgirent dans l’enceinte sacrée et firent feu sur les fidèles en prière.
La panique enveloppa la communauté croyante.
La terreur se vit sur les visages.
Les balles sifflèrent et atteignirent les âmes innocentes.
Trois cents cinq corps dont ceux de vingt-sept enfants et cent vingt huit blessés furent dénombrés.
Les pleurs s’élevèrent dans tout le village et se poursuivirent toute la nuit.
C’était un vendredi de mort.

Vincent Feroldi
Être doux avec les choses et les Êtres…

Être doux avec les choses et les Êtres…

Anne Dufourmantelle est morte à 53 ans en juillet 2017, en portant secours à un enfant sur une plage près de Ramatuelle.

Une amie me parla d’elle, et de deux de ses ouvrages : Eloge du risque et Puissance de la douceur. Elle était philosophe et psychanalyste.

Je suis attachée à la lecture de Puissance de la douceur, à la découverte d’une écriture qui met des mots et trace la pensée de ce qui me parcourt. Son texte allie sensibilité et rigueur de la pensée, lucidité et poésie.

Il m’est apparu indiscutable de vous adresser des morceaux choisis :

«Être doux avec les choses et les Êtres, c’est les comprendre dans leur insuffisance, leur précarité, leur immanence, leur bêtise. C’est ne pas vouloir rajouter à la souffrance, à l’exclusion, à la cruauté, et inventer l’espace d’une humanité sensible, d’un rapport à l’autre qui accepte sa faiblesse, et ce qui pourra décevoir en soi. Et cette compréhension profonde engage une vérité ».

Je serai heureuse de reprendre avec vous l’une ou l’autre des réflexions suscitées par cette lecture que vous avez peut être déjà faite…

Geneviève

A sa suite, être doux et humble de cœur

A sa suite, être doux et humble de cœur

Je suis doux et humble de cœur.

Matthieu 11 29-30

Dans les lignes qui précèdent ces paroles (Mt 11 20-24), Jésus fait des reproches aux villes de Galilée, aux personnes qui ne transforment pas leurs vies à son écoute, qui ne se convertissent pas. Dans ma lecture, je me dis qu’il est étreint par le découragement, voire la colère.

Moment que nous comprenons dans nos vies humaines, moment que connaissent tous ceux qui, dans quelque domaine que ce soit, prennent soin de la faiblesse, de la fragilité, de l’égarement….parfois sans ouverture constatée. Qui se donne à des enfants, des ados, des détenus, des personnes addicts, des personnes dépendantes… qui se consacre à ses sœurs et frères en Eglise, entend ces propos sévères . A certains moments, tout semble fermé, et l’inertie, et l’indifférence du monde appellent découragement et colère.

Et puis soudain, un passage se fait. Jésus reprend, se reprend et s’ouvre lui même à son Père. Il confesse sa foi en Dieu, Seigneur du ciel et de la terre : si ce qu’il entreprend doit avoir une suite, cela appartient à Dieu. Il médite en quelque sorte sur son égarement, son inutile ambition, ses exigences envers ses contemporains, et il s’en détourne. Il se reprend en tant qu’homme, et se redonne en tant qu’homme et en tant que Christ. Dévoilement, pour lui, et pour nous.

La foi en Dieu seul et « l’insouci » de soi dont Jésus montre le chemin à cet instant fondent pour nous la libre adhésion dans la foi.

Jésus passe – et nous pouvons passer à sa suite – de l’autre côté, du côté de ceux qui reçoivent sans avoir demandé, et qui donnent sans rien exiger. Dans ce passage, nous n’abdiquons rien de notre intelligence, nous ne renions rien de la sagesse, nous laissons derrière nous cette « idée », cette posture selon laquelle nous serions dans le vrai, selon laquelle nous aurions bien raison de ne pas être trop bons.

Donnons gratuitement et joyeusement.

Le devenir de ce don ne nous appartient plus ; allègement de la charge portée pour autrui… Ainsi le joug porté par Jésus est-il facile, et son fardeau léger.

Ainsi cette invitation inouïe à être à sa suite, doux et humble de cœur prend corps dans notre vie ordinaire. Cette douceur devient force et nous apprenons de Jésus, avec d’autres, comment l’amour peut désarmer la violence et la peur.

L’engagement le plus profond est là, et avec lui une certaine forme d’insouciance de soi, marque de la grâce.

Puissions-nous en vivre !

Geneviève