Étiquette : Espérance

L’Etre ne passera pas…

L’Etre ne passera pas…

Cet été, j’ai mis à profit mon séjour favergeois pour rendre visite à quelques personnes, notamment des proches, en EHPAD dans la région.

Ma visite à R. m’a enseignée.

Dès mon arrivée, en m’accueillant avec le sourire, il m’annonce une nouvelle perte : il me reconnait mais ne sait pas dire mon nom. Il me montre une affiche qui prévient le visiteur d’inscrire son nom sur le cahier des visites.

A plusieurs reprises, pendant la rencontre, nous le lirons et cela nous permettra de parler des uns et des autres, de leur place dans sa vie, de son histoire, de sa famille, de son ancien travail.

Sa mobilité se réduit – il se déplace en fauteuil -, son espace rétrécit aussi. Il est là devant sa table de 80 cm par 50 et tout est à portée de main, de regard et de cœur : les photos des êtres chers de sa vie, son cahier, ses rendez-vous médicaux, ses prières. Plusieurs fois, il sortira des photos d’une précieuse enveloppe, des cartes postales, celle écrite par sa petite fille porteuse d’un handicap. Il les commente ; ému, il y revient. Il y a aussi les nouveaux liens crées à l’EHPAD. Tout est là dans cet espace réduit mais vivant.

J’ai laissé ma trace sur le cahier : mon nom et quelques nouvelles de connaissances communes. Toute sa vie est rassemblée dans ce petit espace et je me suis dit : « Il est complètement là », à me rendre témoin de ce qui l’habite, de ceux et celles qui font sa joie.

En partant, j’ai pensé que, quand tout semble s’en aller, il reste l’être et lui, il ne s’en va pas. Et c’était cadeau. Sans doute avais-je en moi cette parole lue le matin : « J’ai l’intuition que l’être de l’individu ne peut être détruit » (Bernard Feillet, L’arbre dans la mer, Desclée de Brouwer, 2002, 149 p.). J’avais noté cette phrase parce que je partage cette intuition et, quand quelqu’un vient la conforter, j’en suis heureuse. Je peux noter précisément le lieu, la personne et le moment de la révélation pour moi de l’indestructibilité de l’être en chacun de nous. Lytta Basset le nomme notre « ego eimi », en écho avec le « Je suis » de Jésus.

L’Etre ne passera pas…

De même, « mes paroles ne passeront pas », dit Jésus.

J’aime accueillir qu’il y a dans l’« ego eimi » du Christ, dans ses paroles, dans notre être à chaque humain, de la vie éternelle.

Cet été, R. me l’a rappelé.

Chantal

16 septembre 2023

Le retour du tragique

Le retour du tragique

Comme tant d’autres, je fais partie de la génération baby-boom, née aux lendemains de la Seconde guerre mondiale. Vatican II a dynamisé mon adolescence. Mai 1968 m’a rattrapé en classe de première et, quand il s’est agi d’entrer dans la vie professionnelle par un choix raisonné et raisonnable, la question n’était pas de savoir où il n’y avait pas de chômage. Elle était de choisir une voie, un métier, un premier emploi, parmi une large panoplie de propositions. C’était la période dite des Trente Glorieuses.

Puis la crise du pétrole est arrivée, le chômage est devenu endémique, la marche des Beurs marqua les esprits, le terrorisme prit son essor, les mouvements migratoires furent notre quotidien. Heureusement, Jean-Paul organisa la rencontre interreligieuse d’Assise du 27 octobre 1986, le mur de Berlin s’effondra le 9 novembre 1989, l’euro apparut, le niveau de vie moyen des Français continua à progresser. Perdurait la conviction que le progrès ne cesserait jamais, malgré quelques soubresauts, ici et là.

Pourtant, au début du troisième millénaire, la quête des identités apparut, au point que l’écrivain Amin Maalouf rédigea un essai remarqué et remarquable, Les Identités meurtrières (1998, Grasset, 198 p.). Le revers de la mondialisation et du tout numérique fit que chacun, chacune, voyait ses repères se brouiller. Chacun chercha dès lors à s’accrocher à quelque Radeau de la méduse, tel le tableau de Théodore Géricault des années 1818-1819. La civilisation des mœurs décrite par le sociologue Norbert Elias (1994, Calman-Lévy, 352 p.) laissa place à un recours nécessaire à la violence sous toutes ses formes pour se faire entendre. L’individualisme ne cessa de croître, de même que l’indifférence religieuse devenue au fil des décennies la première religion de France. Commença alors à se poser la question de l’avenir des monothéismes. Judaïsme, christianisme et islam avaient-ils encore une raison d’être ?

 Mais de quoi parle-t-on en fait ? De civilisations ? De systèmes religieux ? De spiritualités ?

La question est d’autant plus importante que nos contemporains sont confrontés ces dernières années au retour du tragique, au moment même où quelques esprits parlent de transhumanisme, d’intelligence artificielle et d’immortalité.

L’effondrement d’une institution catholique décrédibilisée par le caractère systémique des violences sexuelles et des abus spirituels commis en son sein, l’apparition fin 2019 du COVID-19 et d’une pandémie qui perdure à cette heure, le retour de la guerre sur le continent européen et les menaces d’une utilisation de l’arme nucléaire signent le retour du tragique dans nos existences et met en exergue la fragilité de l’humain, au moment même où certains se voyaient déjà dans la peau de dieu.

Que faire de tout cela ? Est-ce une nouveauté ? L’Histoire ne témoigne-t-elle pas de phénomènes similaires inscrits dans le passé ?

Relisons l’Evangile ! Le destin de l’Homme de Nazareth n’est-il pas à regarder à la même aune que celle de notre expérience présente ? Le Jésus de Cana est aussi le Jésus de la multiplication des pains ou le Jésus assis sur un ânon, entrant triomphalement dans Jérusalem, avant d’être le Jésus du Golgotha, crucifié entre deux brigands sur le coup de la neuvième heure, pour motif de blasphème.

Tout aurait pu s’arrêter là si quelques femmes n’étaient allées au matin de Pâques prendre soin de sa dépouille et faire cette expérience de l’ordre de la foi, à savoir professer que celui qui était mort est en fait ressuscité et que la vie est plus forte que la mort.

De la même façon, c’est celui qui n’avait pas déserté à l’heure du tragique Celui en qui reposait sa confiance, entendant ses dernières paroles tout en souffrance sur le bois de la croix, qui est le seul en capacité de reconnaître, depuis la barque où il pêchait, que l’homme sur le rivage était le Seigneur (cf. Jean 21).

En ce temps pascal, je crois que le Christ nous rejoint dans notre quotidien, au cœur même de notre vie profane, bouleversés que nous sommes par ce retour du tragique, et nous invite à rompre le pain, à écouter ses conseils et à vivre de l’amour inconditionnel du Père et des autres.

Vincent Feroldi

1er mai 2022

« Etends la main… »

« Etends la main… »

« Jésus entra de nouveau dans la synagogue ; il y avait là un homme dont la main était atrophiée. On observait Jésus pour voir s’il le guérirait le jour du sabbat. C’était afin de pouvoir l’accuser. Il dit à l’homme qui avait la main atrophiée : « Lève-toi, viens au milieu. » Et s’adressant aux autres : « Est-il permis, le jour du sabbat, de faire le bien ou de faire le mal ? de sauver une vie ou de tuer ? » Mais eux se taisaient. Alors, promenant sur eux un regard de colère, navré de l’endurcissement de leurs cœurs, il dit à l’homme : « Étends la main. » Il l’étendit, et sa main redevint normale. Une fois sortis, les pharisiens se réunirent en conseil avec les partisans d’Hérode contre Jésus, pour voir comment le faire périr ».

Marc 3, 1-6

En posant un regard bienveillant sur cet homme,
en mettant en lumière cet homme au milieu de l’assemblée,
c’est peut-être ce que Jésus aimerait pouvoir vivre avec tous ces gens présents dans la synagogue.

Tendre la main
Etre en relation
Faire du lien

Peut-être, avons-nous pensé aussi que « Jésus joue la provoc’ », provocation en posant un regard de colère : il dit à l’homme : « Etends la main  ! »… Après cela, « ils cherchèrent comment le faire périr ».

Il me semble surtout que Jésus souhaite simplement remettre les choses, les gens et, sans doute, les liens à leur juste place.
La loi n’est pas une aliénation, elle est là pour un bien vivre ensemble,
un vivre ensemble où nous sommes sans cesse invité à passer de la suspicion à la bienveillance et à porter un regard de confiance pour entrer en relation.

Ce n’est pas forcément si simple….

fraternité

Sur la porte du bureau de l’aumônerie, nous avons affiché ce petit dessin découpé sur une affiche d’ATD, et aujourd’hui, j’ai eu envie de faire un lien avec l’Evangile de ce jour.

Jésus nous guéri de nos infirmités pour que nous soyons en capacité de tendre la main, de créer des ponts, de tisser des liens.

Se laisser habiter par ce regard bienveillant pour être en disponibilité de rencontre.

Sortir de nos vases clos et nous mettre concrètement à bâtir cette fraternité.

Ce n’est pas sans risque d’entrer en relation, d’aller à la rencontre… On peut en sortir changé, transformé, impliqué, responsable…

Dimanche dernier, nous étions invités à prier pour les migrants.

Demain commence la Semaine de prière pour l’unité des chrétiens…

Autant d’initiatives et de gestes d’accueil auxquels nous sommes appelés et que nous avons à inventer pour nous tenir dans l’ouverture.

« Viens à nouveau sur nos chemins, toi, le Seigneur qui peut guérir.
Dis-nous un mot, tends-nous la main, nos corps blessés vont refleurir ».

Elisabeth, 17 janvier 2018

Transfiguration

Transfiguration

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 9, 2-10

En ce temps-là, Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean, et les emmena, eux seuls, à l’écart sur une haute montagne. Et il fut transfiguré devant eux. Ses vêtements devinrent resplendissants, d’une blancheur telle que personne sur terre ne peut obtenir une blancheur pareille. Élie leur apparut avec Moïse, et tous deux s’entretenaient avec Jésus.
Pierre alors prend la parole et dit à Jésus : « Rabbi, il est bon que nous soyons ici !Dressons donc trois tentes : une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie. » De fait, Pierre ne savait que dire, tant leur frayeur était grande. Survint une nuée qui les couvrit de son ombre, et de la nuée une voix se fit entendre : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé : écoutez-le ! » Soudain, regardant tout autour, ils ne virent plus que Jésus seul avec eux.
Ils descendirent de la montagne, et Jésus leur ordonna de ne raconter à personne ce qu’ils avaient vu, avant que le Fils de l’homme soit ressuscité d’entre les morts. Et ils restèrent fermement attachés à cette parole, tout en se demandant entre eux ce que voulait dire : « ressusciter d’entre les morts ».

Je me suis arrêtée sur Pierre, Jacques et Jean et sur ce que je pouvais comprendre et recevoir de la lumière révélée aux trois hommes.

Dieu, Lumière, se révèle à chacun autant qu’il est capable de recevoir cette manifestation. Toute la plénitude de la vie de Dieu, de l’amour de Dieu, jaillit de la personne du Christ.

La Transfiguration est transformation, conversion du regard et de l’être des trois hommes. Et je découvre que cette conversion leur donne de regarder le Christ, de regarder l’homme Christ, comme un corps de lumière. Leurs yeux se dessillent. Ils font l’expérience de l’amour du Père. Ils font l’expérience de l’amour trinitaire. Ils voient Dieu face à face, comme Moïse qui en eut le visage illuminé.

Point de tentes à planter sur ce lieu de ravissement.

Les trois hommes ont à redescendre dans la vie ordinaire, sa violence et ses possibles fraternités. Ils marchent vers passion et résurrection.

Nous vivons fugitivement ce dessillement de nos yeux qui nous donne à voir la lumière de l’amour du Christ. Dans le silence et la prière, dans la vie en Pierre Roulée, dans nos lieux de vie et de rencontres – de partages – de combats – de déserts.

Nous sommes visités, à la mesure de notre ouverture, de notre abandon à la grâce.

Nous avançons pas à pas pour porter témoignage de cette lumière, de la Vie qui n’est pas au tombeau.

Geneviève

Les femmes de la pierre roulée…

Les femmes de la pierre roulée…

Elles partent pour une activité mortuaire qu’elles savent faire. Entrées dans le tombeau, elles ne trouvent pas de corps inerte mais elles sont accueillies et retournées par une parole. Cette parole les envoie en avant, en promesse de relation avec Jésus, le Crucifié Ressuscité, aux carrefours du monde.

L’aujourd’hui de Dieu n’est pas au tombeau

Parfois on peut le croire définitivement mort et enterré, les yeux fixés sur les drames et les vicissitudes de l’histoire.
A quoi bon ? On ne sait plus bien.
D’ailleurs, on ne sait jamais au final, on peut croire seulement.

A la suite des femmes qui partent sans savoir qui leur roulera la pierre…
Vivre dans la foi que la pierre est déjà roulée…
Vivre l’espérance comme un appel des plus nécessaires, comme un murmure, un chant toujours prêt à renaître lorsque nous levons les yeux !

Les femmes ont eu à passer par le chamboulement, l’effroi, la perte de mots : Vérité de l’expérience humaine qui ne s’ouvre pas comme ça à un mystère qui la déborde.
Il faut laisser ses habits de mort pour renaître. La pierre, fort grande à rouler, est aussi intérieure. C’est la pierre des résistances à croire, faite de repères, d’habitudes et de prêt-à-penser qui ne se déplacent pas comme ça.
Seul le don de Dieu, le désir et la décision de croire, le compagnonnage dans une communauté de foi, bougent la pierre qui ferme l’horizon (en le ramassant sur le seul connu, l’explicable, le calculable).

Le dynamisme de la foi est un dynamisme d’ouverture et de mise en relation. Il mène à la découverte d’une relation vivante avec Christ Ressuscité, ouvrant elle-même au chemin d’une réciprocité d’amour. C’est à cette source relationnelle que naît l’audace, l’amour en acte, la fidélité inventive qui, de tout temps, sert des relations qui ouvrent l’avenir, libèrent des étroitesses et de toute fermeture définitive.

L’aujourd’hui de Dieu renaît inlassablement.

Qu’il nous retourne et nous envoie, vivants de sa Présence !

LM