Quand j’entends le mot « pèlerinage », me viennent immédiatement à l’esprit des images diverses et diversifiées. Il y a d’abord le pèlerinage diocésain à Lourdes, découvert dans les années 80 à travers l’accompagnement des enfants malades, auquel je me dois d’ajouter la multitude des pèlerinages mariaux : La Salette, Fatima, Fourvière, Notre-Dame-de-la-Garde… Puis ce sont les pèlerinages dans les hauts-lieux du christianisme, catholiques en particulier : Terre sainte, Rome, Assise, « sur les pas » de Saint-Paul ou de Charles de Foucauld, Chartres, Ars-sur-Formans…, avec un traitement tout particulier pour celui qui draine aujourd’hui des gens du monde entier et de toutes croyances : Saint Jacques de Compostelle. Enfin, je pense à ceux d’autres traditions comme celui de La Mecque (Arabie saoudite), cher au cœur des musulmans, ou de l’ile de Shikoku (Japon), propre au bouddhisme Shingon.
Le pèlerinage n’est donc pas propre à une religion. Certains lieux de pèlerinage sont même des « lieux partagés » comme l’a si bien rappelé l’exposition « Il était trois fois… Lieux saints partagés. L’exposition où se croisent trois religions » présentée à Marseille et Paris . Il en est ainsi en France, depuis 1954, du pèlerinage à la chapelle des Sept-Saints dans la commune du Vieux-Marché (Côtes-d’Armor) pour honorer la mémoire des Sept Dormants d’Éphèse.
Mais qu’est-ce un pèlerinage ? Le site de la Conférence des évêques de France le définit ainsi : « Démarche personnelle ou collective que font les fidèles vers un lieu saint pour des motivations religieuses et dans un esprit de foi ».
Le pèlerin chrétien s’inscrit en fait dans une longue tradition biblique où, à l’écoute de la Parole de Dieu, le croyant accepte de partir de chez lui, de se mettre en mouvement, d’aller de l’avant pour se rendre en un lieu où Dieu lui a donné rendez-vous pour le rencontrer .
Ainsi de la Terre Promise évoquée en Genèse 12, 1-3 :
« Le Seigneur dit à Abram : « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, et va vers le pays que je te montrerai. Je ferai de toi une grande nation, je te bénirai, je rendrai grand ton nom, et tu deviendras une bénédiction. Je bénirai ceux qui te béniront ; celui qui te maudira, je le réprouverai. En toi seront bénies toutes les familles de la terre ».
Il y a aussi la « Demeure » de Dieu, le « Tabernacle », la « Tente d’Assignation », la « Tente de la Rencontre », où est déposée l’Arche d’Alliance (Exode 26-27) et vers laquelle se rend le peuple hébreu.
Dans le Nouveau Testament, le pèlerinage le plus évoqué est celui qui mène au Temple de Jérusalem où Jésus rend pour la Pâque juive (Jean 2, 13, 5,1 et 12, 13s) avec, pour cette dernière référence, le rappel du nomadisme au désert marqué par la fête de Sukkôt – ou des Tentes, tel que la chante le Ps 117 (118) : rameaux en main, la foule s’approche dans la liesse, jusqu’aux « cornes de l’autel ».
Partir en pèlerinage passe donc par une mise en situation personnelle, seul ou avec d’autres. Celle-ci passe toujours par une attitude intérieure en harmonie avec la spiritualité du lieu visité. Recherchant le silence intérieur, le pèlerin fait taire en lui tout ce qui viendrait encombrer sa vie spirituelle. Il permet à Dieu de s’adresser à lui comme « le bruit d’une brise légère » (cf. 1 R 19).
La démarche de pèlerinage est aussi marquée par des signes et des rites spécifiques. Question signes, le pèlerin pourra avoir un vêtement particulier ou quelques objets singuliers. Ainsi lit-on cette bénédiction dans le Codex Calixtinus, manuscrit du XIIe siècle conservé à Compostelle : « Reçois cette besace, insigne de ton pèlerinage, afin que tu mérites de parvenir à la maison de saint Jacques où tu veux te rendre… Reçois ce bourdon, réconfort contre la fatigue de la marche dans la voie de ton pèlerinage, afin que tu puisses parvenir en toute tranquillité au sanctuaire de saint Jacques…». Il s’en retournera ensuite chez lui avec la fameuse coquille dont la forme rappelle celle de la main, et que les jacquets ramassent sur la grève pour la coudre à leur chapeau, en signe de leur pérégrination.
Quant aux rites, ils sont divers. A Lourdes, le pèlerin aura à cœur d’aller prier à la grotte où la Vierge Marie apparut à Sainte Bernadette, de participer en soirée à la procession à la lueur des cierges de dévotion et de se rendre aux piscines où il sera plongé dans l’eau glacée de la source miraculeuse pour obtenir, à défaut d’une guérison physique, une conversion du cœur et une purification de son être.
Tout cela montre bien que la visée du pèlerin chrétien est de vivre une transformation intérieure et une rencontre avec Dieu qui passe par la personne même du Christ.
N’est-ce pas ce que nous rappelle Grégoire de Nysse, théologien grec de la seconde moitié du IVe siècle, qui insistait sur l’importance qu’il y a pour le fidèle de « se porter en avant » car « de notre mobilité même, Dieu fait un associé de notre ascension, de notre course à la perfection. Perfection qui n’a d’autre limite que celle de n’en avoir pas » ?
En suivant le Christ, en se plaçant dans sa foulée, il se met en route vers Dieu. « Ainsi Moïse qui brûlait de voir la face de Dieu, apprend-il comment on voit Dieu : suivre Dieu partout où il mène, cela même c’est voir Dieu. Qui suit ne peut quitter le bon chemin tant qu’il voit le dos du guide. Qui, par contre, se transporte sur le côté ou se met face au guide, celui-là invente une route à son gré, non pas celle que lui indique son guide. C’est pour cela que Dieu dit à celui qui le suit : Tu ne verras pas ma face. Il veut dire : ne t’oppose pas à celui qui te conduit » (Grégoire de Nysse, Vie de Moïse, II, 252-253).
Vincent Feroldi
