Auteur : La Pierre Roulée

Devenons « sel de la terre » et « lumière du monde » !

Devenons « sel de la terre » et « lumière du monde » !

Dans l’évangile de ce dimanche (Matthieu 5, 13-16), Jésus disait à ses disciples : « Vous êtes le sel de la terre » et aussi « Vous êtes la lumière du monde ».

Sel de la terre, lumière du monde – quel paradoxe !

Le sel est de l’ordre de ces ingrédients que l’on enfouit pour qu’ils donnent saveur à un ensemble ; ils ne sont jamais mis en avant, seuls. Le sel n’a de raison d’être que dans l’enfouissement, mélangé.

La lumière, même la plus discrète, doit au contraire être visible, mise en avant. C’est sa raison d’être pour éclairer la pièce ou le chemin.

Un point commun cependant : n’exister qu’avec et pour d’autres.

Chez Jésus, ce qui donne de la saveur, ce sont des verbes qu’il incarne : s’approcher, regarder, voir, écouter, parler, toucher… autant de verbes qui font de lui un frère, un ami, un compagnon de route, si proche.

Ce qui est lumière chez Jésus, c’est sa parole, lorsqu’il parle des Béatitudes ou lorsqu’il répond aux  disciples de Jean qui lui demandent : « Es-tu Celui qui doit venir ? » (Matthieu 11, 2-6) : « Les aveugles retrouvent la vue, les boiteux marchent droit, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, la bonne nouvelle est annoncée aux pauvres. » Une parole qui lui vient de son Père, porteuse d’un Souffle qui l’agit, la rend efficace – Jésus fait ce qu’il dit.

L’enfouissement a été, pendant quelques années, un choix de vie en Église, en particulier dans la Pastorale de la Santé : être mêlés aux femmes et aux hommes de ce monde sans perdre son identité de chrétiens et, pour un certain nombre d’entre nous, cette option est toujours d’actualité. J’ai aimé et j’aime cela. J’aime croire que cette saveur en nous n’est pas affadie et que quelque chose diffuse mystérieusement dans le monde que nous présentons à Dieu lorsque nous prions ensemble et que nous faisons l’expérience d’une vie fraternelle.

Qu’avons-nous fait et que faisons-nous de la lumière du Christ en nous ? Il y a eu et il y a encore des lampes mises sur le lampadaire et qui brillent pour ceux qui sont dans la « maison » mais plutôt individuelles que collectives. Comment faisons-nous rayonner cette lumière ensemble à La Pierre Roulée puisque nous souhaitons « être témoins, chacun et ensemble, de la gratuité de l’amour de Dieu » – l’amour comme une lumière dans et pour le monde ?

Par contre, je crains beaucoup ceux qui, en croyant hisser la lampe pour qu’elle éclaire, hissent le drapeau identitaire qui, loin d’éclairer obscurcit la pièce ! Je n’en connais pas mais je sais qu’ils existent.

Beaucoup de choses ont de la saveur dans ma vie et lui donnent du goût, en particulier la Parole méditée chaque jour qui se mêle aux rencontres du jour, mais aussi les regards échangés dans la rue, parfois les sourires et les paroles cueillies au vol que je transforme parfois en récits, le rossignol qui revient en sautillant dans le jardin, tant de choses souvent minuscules qu’au soir de chaque jour je recueille en disant merci. Et toutes ces choses éclairent aussi ma vie.

Je crois que chacun, chacune d’entre nous peut aussi nommer ce qui donne du goût à sa vie et ce qui l’éclaire. Et lorsque, dans nos relectures de vie, nous nous rendons témoins de cela, je crois que, mystérieusement, nous devenons « sel de la terre » et « lumière du monde ».

Marie, 6 février 2026

Faire de l’espace en nos vies…

Faire de l’espace en nos vies…

Tel un brouillard qui se déchire
Et laisse émerger une cime,
Ce jour nous découvre, indicible,
Un autre jour, que l’on devine…

Vienne l’Esprit pour nous apprendre
À voir dans ce jour qui s’avance
L’espace où mûrit notre attente
Du jour de Dieu, notre espérance.

CFC (Frère Pierre-Yves), CNPL

Espace de contemplation goûté en ce début d’année,

Espace de gratuité précieux pour renouveler un espace intérieur,

Espace où ombre et lumière se mêlent comme en chacune de nos vies,

Espace pour laisser monter l’action grâce en nos cœurs,

Espace où murit notre attente… et notre Espérance,

Pour accueillir le jour que Dieu nous donne.

Puissions-nous faire de l’espace en nos vies

pour nous tenir en attention à la Rencontre et à la Vie qui se donne !

Elisabeth, janvier 2026

Transfiguration (Luc 9, 28b-36)

Transfiguration (Luc 9, 28b-36)

Il les prend,

Il nous prend

Dans son mouvement incessant

De montée.

Venir avec lui à l’écart

Laisser résonner l’appel.

Gravir dans ses pas, la montagne.

Et atteindre la cime,

Non pour dominer le monde,

Habiter nos vaines illusions,

Nos tentations de gloire, 

Mais pour le contempler 

Dans le regard de Dieu.

*

Monter en descendant 

Au plus bas de nous-mêmes, 

Avec Celui 

Qui se joue des abîmes, 

Des détours, des impasses. 

Monter,

Non par nos propres forces, 

Mais dans la cordée de l’ami 

Qui devance nos pas.

*

Atteindre le sommet. 

Au lieu de la prière, 

Se tenir humblement. 

Et là,

Sur la haute montagne

Embrasser l’horizon

Offert à nos regards.

Contempler le Visage

Du Fils Bien aimé,

Lumière éblouissante

Que nulle ténèbre

Ne saurait arrêter,

Buisson ardent

Que rien ne consume. 

Le voir, face à face 

Sans y perdre la vue.

*

Et dans ce même temps,

Désormais aboli,

Coudre la reliure 

Du neuf et de l’ancien.

À livre ouvert, entendre 

Dans cette insolite dialogue

Le fin silence

De la voix du Père.

Écouter cœur à cœur 

Le battement du Fils 

S’y accorder. 

*

Transfigurés désormais 

Par le secret divin,

Jésus seul,

Nous tient. 

Se taire,

Car pas plus que de tentes

Où demeurer,

Il n’est besoin de discours 

Pour annoncer. 

*

Puis redescendre,

Silencieusement

Là où il nous devance

Toujours

Unique paysage 

Qui embrasse l’instant,

Se donne à voir et entendre

Au quotidien des jours,

En tout visage 

En tout l’humain 

Lui seul, 

À perte d’être. 

Sr Colette Hamza, xavière, mars 2025

Sur la Voie de Rocamadour

Sur la Voie de Rocamadour

Pendant six jours de randonnée, j’ai aimé marcher seule, en silence, dans une nature le plus souvent accueillante, parfois rude, toute en montées et en descentes sur une partie du chemin. J’ai aimé quelques rares rencontres, en particulier lors du premier soir, dans un gîte tenu par un couple chaleureux où j’étais seule randonneuse. Un bel échange sur nos chemins de vie réciproques.

Mais j’ai surtout envie de parler de Serge, un ami de ma sœur aînée qui vit dans la région de Figeac. Il m’avait proposé de porter mon sac d’un gîte à l’autre. Non seulement il s’est acquitté de sa promesse mais, plusieurs fois, j’ai trouvé avec mon sac une glaciaire contenant une petite bouteille de jus de citron pressé non sucré – comme il sait que je l’aime, surtout avec la forte chaleur durant ces jours de marche – et des sandwichs pour le soir ou le lendemain.

Et c’est aussi sur lui que j’ai pu compter le jour où j’avais déjà parcouru vingt-six kilomètres – à la suite d’une erreur d’orientation sur le GR avec un long aller-retour dans un paysage de falaises et de sentiers rocailleux – et il m’en restait dix pour arriver au gîte. Et j’étais épuisée. Je lui ai envoyé un message en lui expliquant la situation et l’endroit où j’arrivais, sur une route, avec une seule petite indication qui l’a aidé à me retrouver. Inutile de dire mon soulagement.

Je lui ai alors dit qu’il était un « saint homme ». Je savais qu’il était « sans Dieu » – c’est son expression – et sans grande culture religieuse et ma parole l’a fait rire – j’ai alors pensé au rire de Sarah, la femme d’Abraham en apprenant qu’un enfant naîtrait de leur vieux couple – car il m’a dit qu’il n’avait rien d’un saint. Il m’a même remerciée de lui permettre de changer d’horizon, de découvrir une partie du Lot qu’il ne connaissait pas – presque des vacances que je lui offrais !

Et cela a été l’occasion d’une discussion sur la sainteté qui n’est ni la perfection ni le sans faute, mais la bonté, la générosité, le souci de l’autre parfois jusqu’au détail. Une définition peut-être trop humaine de la sainteté ? Je lui ai dit que c’était celle de Jésus.

Je lui ai alors parlé de quelques rencontres que Jésus a faites avec les gens du pays, « chemin faisant », toujours accueillant à leur demande, disponible, bon. Là, j’ai senti que ça l’intéressait. « Mais la religion, c’est pas ça ! » m’a-t-il répondu, « on continue à s’entretuer au nom de Dieu ! ». « La religion nous encombre – ai-je dit – et ce que l’on fait dire à Dieu encore plus ! »

Le passage d’Evangile dont je lui ai parlé le lendemain est celui du « Bon Samaritain » qui, voyant un homme en perdition, se déplace et en prend soin jusqu’au bout, jusqu’à l’auberge et plus tard encore, ne négligeant aucun détail. Lorsque j’ai raconté cet épisode à Serge il a aimé que ce soit justement un Samaritain, un hérétique pour les Juifs de ce temps, qui soit intervenu.

Pour moi, parler de Jésus, c’est parler d’un ami, d’un compagnon de route, de celui que Dieu a reconnu comme son Fils bien-aimé… C’est parler de quelqu’un qui a fait alliance avec nous, quelqu’un qui nous libère de nos fausses représentations de Dieu…

Parler ainsi de Jésus, chemin faisant, est une joie pour moi mais c’est souvent une petite graine semée au vent qui, peut-être – cela ne m’appartient pas – trouvera un chemin vers une terre hospitalière.

Marie
26 juillet 2025

Un chemin de Pâque(s)

Un chemin de Pâque(s)

Pendant quarante jours, le Déluge déferla sur la Terre et l’Arche de Noé…
Pendant quarante années, Moïse vécut dans le désert de Madian après avoir tué un Egyptien…
Pendant quarante jours, le même Moïse fut en présence de YAHWE qui lui avait révélé les Tables de la Loi et la Torah…
Pendant quarante années, au lendemain de la Pâque, le peuple hébreu erra dans le désert avant de rejoindre la Terre Promise…
Pendant quarante jours, Jésus se retira au désert où il jeûna, pria et fut tenté…

*

Pendant quarante jours, en ce printemps 2025, les fidèles du Christ se sont préparés à la grande fête de Pâques en priant, jeûnant, partageant, méditant, tout en quête de conversion et de pardonné donné et reçu…

*

Pendant quarante jours, le temps d’un Carême, Anne-Marie vécut la condition fragile du patient hospitalisé parce que son corps n’en pouvait plus et qu’il devenait urgent que d’autres prennent soin d’elle.

*

Ainsi, au jour du Mercredi des cendres, elle prit résolument le chemin de l’hôpital Edouard Herriot, à Lyon (Rhône), sans trop savoir avec certitude si le Temps de Dieu serait le Temps de l’Homme et si ce chemin la mènerait à la fête de Pâques ou à vivre sa Pâque.
Qu’importe !
Elle savait que, dans toute obscurité et au cœur des souffrances, le Seigneur était Lumière et qu’au cœur des longues journées, Il venait rouler la pierre et donner la Vie.

*

Au fil des jours, cette Vie de plus en plus ténue se nourrissait des visites et des rencontres, des attentions, du silence intérieur, de la lecture de l’Evangile et de la prière, du Pain de Vie et de l’Onction sainte.
Au plus intime de sa foi, Anne-Marie était dans la confiance. N’a-t-elle pas prié l’Esprit pour qu’Il soutienne en chacun l’initiative de l’Amour, d’un Amour qui ne se lasse pas, ne se décourage pas ?
Son credo s’enracinait dans une conviction profonde :

Le Christ est là. Près d’elle, avec elle, en elle !

*

Mais, de même que Marthe et Marie pouvaient s’interroger sur comment vivre de la manière la plus ajustée, de même Anne-Marie s’interrogeait sur la nature profonde de son chemin de Carême 2025.

*

Quand donc sera-t-il l’Heure de dire à Son Bien-Aimé : « Fiat ! » ?

*

Silence. Mystère. Attente.

*

Mercredi 16 avril. En la Primatiale Saint-Jean, les Huiles Saintes venaient d’être bénies. L’Eglise diocésaine se préparait à entrer dans le Triduum pascal. Le Christ donnait rendez-vous à toutes et tous pour le mémorial de Son dernier Repas… Mais pour Anne-Marie, l’Heure était arrivée de vivre sa Pâque et d’être en Christ.

*

Vint alors, en cette soirée du Mercredi Saint 2025, le temps de la myrrhe. Prendre soin d’Anne-Marie, une dernière fois. Telle fut la mission ô combien attentionnée des infirmières, permettant également qu’une simple chambre d’hôpital devienne un lieu de Lumière, de Vie et de Résurrection.

*

En cette fête de Pâques, je me souviens du dernier échange avec Anne-Marie. Autour de la Parole de Dieu. Paix et confiance en Celui qui est le Verbe. Mais je me souviens aussi, ce même jour, de son visage lumineux et souriant malgré l’inconfort d’une chambre d’hôpital et d’un corps souffrant.
C’est ce même visage, lumineux et souriant, qu’elle m’offrit au soir du Mercredi Saint alors qu’elle était en Christ.

Merci, Anne-Marie !

Vincent
19 avril 2025

La main et le cœur

La main et le cœur

Cet été, j’ai eu des échanges avec deux cuisiniers, séparément :

+ Sur le geste, le temps qu’il nous faut pour l’apprendre, gagner en précision, en rapidité, acquérir par entraînement, répétition.

+ Ayant acquis le geste, le temps et la patience qu’il nous faut pour l’enseigner et le transmettre.

+ Et une fois acquis, c’est la main qui guide.

+ L’intelligence de la main, souvent reliée à celle du cœur, nous nous en sommes émerveillés. Nos échanges ressemblaient à une contemplation de la main humaine.

L’un et l’autre ont l’amour de leur métier et des gens qu’ils nourrissent, leur présence est réconfortante auprès de leurs hôtes. Ils sont l’un et l’autre dans le don, ils ont le cœur sur la main !

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Cet été aussi, les fortes températures m’ont tenue chez moi. Dès que cela a été possible, quand la colle ne séchait plus sur mon pinceau, je me suis mise au cartonnage.

Je suis toujours heureuse de voir venir de belles réalisations sous mes doigts, heureuse de voir que des gestes commencent à s’acquérir, heureuse aussi de pouvoir offrir un bel objet utilitaire fait main, une boîte pour les médicaments de l’un, une pour la couture de l’autre, et ainsi participer à embellir leur quotidien.

Un jour, j’ai réalisé que prise par le travail et concentrée sur l’objet à fabriquer, j’ai peu parlé. Je me suis tue ! Ce jour-là nous lisions l’Evangile de Luc (4, 31-37), avec cette injonction de Jésus à l’esprit impur : « Tais-toi ! ». Après la surprise de ce lien inattendu, j’ai aimé recevoir ce commentaire : « Il nous faut entendre le Christ nous dire fermement « Tais-toi ! ».

Se taire ! Mais surtout laisser se taire en soi nos bruits intérieurs.

« Tous les bruits qui nous entourent font moins de tapage que nous-mêmes. (…) Le vrai bruit c’est l’écho que les choses ont en nous ».

(Madeleine Delbrel, « A l’écoute de la Parole avec Madeleine Delbrel », Gilles François et Bernard Pitaud, Nouvelle Cité, 2021, p. 20).

A la relecture, j’accueille que le travail manuel – mes mains-  puisse être l’instrument pour faire taire en moi les bruits parasites. Mes mains occupées, mes bruits intérieurs, se taisent et mon esprit s’apaise. Un tri se fait, les soucis de la vie sont là, mais ils ont trouvé un terrain serein, propice à la présence, même à distance. Je suis en présence paisible avec ceux dont les noms s’invitent et avec ce qui fait leur vie.

Le travail manuel m’offre une disponibilité à accueillir et recueillir la vie. La mienne et celle de mes proches, comme elle se donne, accueillir et recueillir les paroles échangées, les engranger, les laisser germer, les laisser me transformer par ce que j’en accueille.

Grâce au travail manuel, le mental se tait, le cœur prend le relais et passe au premier plan.

Je me suis sentie proche de Marie. A la fin de l’évangile de la nuit de Noël, il est dit d’elle qu’elle gardait tous ces événements dans son cœur.

Ces jours derniers, j’ai ré-ouvert un livre de Xavier Thévenot (« Avance en eau profonde ! » Desclée de Brouwer/Cerf, 1997) pour y chercher un autre article, et j’ai reçu en cadeau une traduction de ce verset. Elle est venue renouveler mon approche et nourrir ma communion avec Marie, m’éclairer et m’emmener plus loin que ce que le travail manuel m’a fait découvrir : « Marie conservait ensemble (sun-etêrei) toutes ces choses dites, les symbolisant (sum-ballousa) dans son cœur » (Luc 2,19).

+ « Marie faisait un travail symbolique à propos de toutes les paroles qui lui avaient été dites » (X.T. p.38)

+ « Marie a recours à la mémoire du cœur (…) C’est-à-dire qui implique la totalité de la personne dans ses choix les plus profonds ». (X.T. p.37)

+ « Quand vient à se produire un événement qui excède les capacités d’intégration de la personne (…) le sujet est-il convoqué à « jeter ensemble » (sun-ballein) tous les événements de son histoire, tout ce qui a été dit à leur propos, de façon à les mettre en rapport, non seulement entre eux, mais aussi avec ce qui fait et a fait sens dans sa vie. Alors, peu à peu, malgré des zones d’ombre qui peuvent subsister, les choses s’éclairent, et ce qui paraissait insensé trouve de la signification. Marie n’a pas échappé à ce travail d’élaboration du sens face à la surabondance de l’amour divin ». (X.T. p.39)

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Lors de mes journées de travail manuel, ce travail de symbolisation se fait en moi !

Les événements, les paroles prennent leur juste place, se mettent ensemble, se relient, font sens simplement. Les paroles reçues reviennent, se répondent, s’éclairent. Ce qui m’a nourrie, la gratitude, la reconnaissance, mes combats, les échanges, viennent enrichir ma mémoire du cœur, et c’est aussi chemin de cohérence.

Marie conservait toutes ces choses dites, les symbolisant dans son cœur. Je crois que cela lui a donné de se tenir debout, accompagnant son Fils sur son chemin de vie, notamment au pied de la Croix. Et cela soutient mon espérance et ma confiance pour accueillir ce que la vie me donnera.

Chantal, 6 octobre 2024

« A qui irions-nous, Seigneur, tu as les paroles de la vie éternelle ? » (Jn 6, 69)

« A qui irions-nous, Seigneur, tu as les paroles de la vie éternelle ? » (Jn 6, 69)

Tu es la lumière qui veille lorsque la nuit risque de nous engloutir

Tu es le pied dans la porte pour qu’elle ne se ferme pas lorsque le repli nous guette

   A qui irions-nous, Seigneur ?

Tu es l’aube pour celui qui attend le jour

Tu es le crépuscule quand la fatigue du jour espère le repos de la nuit

   A qui irions-nous, Seigneur ?

Tu es la Vie redevenue vivante et large quand nous l’avions rétrécie

Tu es le Souffle qui renouvelle et rend toutes choses possibles

   A qui irions-nous, Seigneur ?

Tu es le joueur de flûte qui invite à la danse quand notre corps est lourd et nos semelles de plomb

Tu es la main qui se tend quand il nous faut tendre la nôtre à celui qui espère

   A qui irions-nous, Seigneur ?

Tu es le rouleur de pierres qui ouvre des passages

Tu es le jour nouveau où chacun, puisant à la Source, peut repartir à neuf

   A qui irions-nous, Seigneur ?

Tu es le Dieu poète pour qui nous sommes plus beaux que les lys des champs, plus précieux que tous les moineaux du monde

Tu es celui qui nous apprend à ne pas tenir pour rien le petit peu de chaque jour

   A qui irions-nous, Seigneur ?

Tu es le frère qui, en passant, nous dit : « Viens, suis-moi ! », et nous laisse libres de répondre

Tu es l’ami qui tend la main quand le chemin est escarpé, quand la peur nous paralyse

   A qui irions-nous, Seigneur ?

Tu es le Dieu des grands espaces et de l’appel au large

Tu es celui qui nous dit « va ! », « ne crains pas ! », « je suis avec toi ! »

   A qui irions-nous, Seigneur ?

Tu es le compagnon des pauvres et des petits, des pécheurs et des imparfaits

Tu es l’ami fidèle des jours de fête et de tempête

   A qui irions-nous, Seigneur ?

Tu es le Fils bien-aimé qui nous nous a fait connaître le Père

Tu es le Présent de chaque jour, promesse de vie éternelle

   A qui irions-nous, Seigneur ?                                                                       

 Marie

25 août 2024

Vivre des moments « hors du temps »

Vivre des moments « hors du temps »

L’expression m’est restée dans l’oreille. Je l’ai entendue par trois fois, au moment de nous séparer, après avoir vécu ensemble l’atelier écriture sur le thème de l’émerveillement, samedi dernier.

Que disons-nous lorsque nous parlons de moments « hors du temps » ?

S’extraire du temps est littéralement impossible. Et nous le savons bien !

Depuis que nous sommes nés et même depuis le moment de notre conception, notre vie est de part en part, de bout en bout, inscrite dans le temps ; elle fait corps avec lui.

Elle se tisse avec lui, elle passe avec lui, elle s’égraine en secondes, en minutes, en journées, en années… jusqu’à rendre notre dernier souffle qui sera lui aussi certifié avec un jour et une heure précise.

L’atelier a duré environ deux heures, le samedi 20 avril 2024. Il était inscrit sur l’agenda des convives, il avait trouvé une place dans l’organisation du temps de chacun et chacune.

Mes trois amies savent cela autant que moi et pourtant, quelque chose résiste… Un autrement du temps est possible, une expérience est vécue et cherche des mots pour la signifier.

Les Grecs nous ont légué ces deux termes : « chronos » et « kairos » que nous avons plaisir à mobiliser lorsqu’il y a besoin de dire l’intensité de l’instant à saisir, l’heure favorable qui n’a rien à voir avec les soixante minutes du chronomètre.

Mais ce n’est pas encore tout à fait cela. Mes amies n’ont pas parlé de kairos mais d’un moment « hors du temps ».

L’une d’elles que j’interrogeais ensuite m’a répondu que cette expression fait sens pour elle par ce côté –ci l’expérience : Ralentir pour permettre la Rencontre, et ce, à un niveau d’intimité permis par le cadre et la confiance. Et elle a ajouté encore ceci : « Ce moment « hors du temps » renvoie à un espace d’accueil de soi et de l’autre par le biais de la créativité ».

Une autre a relu : « Ce hors du temps, c’est un temps gratuit, un temps que je m’octroie alors qu’il y a tant à faire » ; « ce temps de bibliothèque, je pourrais ne pas y aller, on ne m’attend pas spécifiquement, je sais que ton invitation est une invitation au partage, mais « ça se fera même si je n’y suis pas », je ne suis pas contrainte, je ne suis pas indispensable, on ne m’en voudras pas si je ne viens pas. Alors c’est vraiment une présence choisie, gratuite, volontaire, une disponibilité. Hors du temps aussi parce que je ne sais pas quelle heure il est quand je pars, je n’ai pas compté, je ne regarde pas ma montre, je me laisse guider. C’est très agréable, c’est rare, c’est précieux ».

Ce « hors du temps », je commence à mieux l’entendre maintenant ; c’est trop peu de dire seulement «hors du temps ordinaire »

Il me vient tout de go : « hors du temps » : Hors de ce qui essore… Pour un nouvel essor… »

Hors de ce qui essore quand nos vies prennent la forme d’une course ininterrompue de choses à faire, de listes à rayer, d’engagements à tenir, de soucis à porter…

Hors de l’accélération permanente, du temps qui file entre les doigts,

Hors du devoir d’être-là, de la nécessité de répondre présente,

Hors de la contrainte qu’on s’impose à soi-même ou rythmée par les autres.

Un temps gratuit donc

pris sur l’entêtement de la Montre,

prélevé sur la dîme de la Nécessité,

extrait de la masse compacte du Faire efficace.

Un temps pour rien de précis, rien d’attendu, rien de rentable, rien d’efficace au sens de la raison instrumentale.

Et puis encore un temps pour tout, plus précisément pour tout-peut-être, pour laisser advenir du possible, de l’in-oui, de la surprise…

et encore, et encore, pour vivre la possibilité de la Rencontre

simple, profonde,

où vibre un espace d’accueil

de soi et de l’autre

qui laisse entrevoir au fond des êtres

un désir semblable, une même soif reconnue entre toutes,

celle d’être révélé à soi-même dans sa réserve de créativité, d’inventivité,

et dont le cours d’être peut prendre un nouvel essor.

Le maigre filet d’eau peut devenir fontaine.

Il garde la mémoire enfouie de l’eau bouillonnante qui dévale les pentes, rebondit sur les pierres, se faufile entre les cailloux, disparait sous terre pour mieux réapparaitre quelques niveaux plus bas, chargée du passage par l’obscur.

Si jamais dans nos vies, nous n’expérimentons ces moments « hors du temps » tels que décrits ici, comment honorer cette part de nous-mêmes, la plus délicate et fragile, qu’on appelle l’âme ?

Vivre et revenir sur l’expérience pour la vivre jusqu’au bout,

Pour l’entendre dans ce qu’elle a à nous dire.

Je m’y suis sentie invitée…

Un temps de vacancepropice au « hors du temps » a fait le reste !

Laure, 26 avril 2024

Où es-tu ?

Où es-tu ?

Je lis en ce moment « Visiter nos cachettes » de Marie-Laure Durand (Le Cerf, 2023, 128 p.). Adam et Eve se cachent parmi les arbres pour ne pas montrer qu’ils sont nus car ils ont honte ; ils ont enfreint une limite, un interdit : ne pas manger le fruit d’un arbre, celui de la connaissance du bien et du mal (Gn 2, 25 ; 3 1-13). En disant « Où es-tu ? », Dieu propose à Adam et Eve une porte de sortie.

De ce livre présenté comme un voyage spirituel, je ne retiendrai que la question de Dieu : « Où es-tu ? » car cette question a résonné en moi de multiples façons :

   Où es-tu quand je compte sur toi et que tu te dérobes ?

   Où es-tu quand je te parle, quand j’espère ton attention ?

   Où es-tu quand tu rêves à un ailleurs au lieu de te confronter à la réalité de ce que tu vis, de ce que tu es ?

   Où es-tu, quand tu t’obstines à vouloir avoir raison ?

   Où es-tu quand tu te caches parce que tu ne te sens pas à la hauteur, parce que tu crains le jugement des autres, ou de les décevoir ? Qu’as-tu à protéger, à défendre? Qu’as-tu peur de perdre ?

Où es-tu quand j’ai faim ou soif, quand je suis nu, malade ou en prison (Mt 25, 31-46) ?

Où es-tu quand l’indifférence gagne la société et laisse prospérer violences et injustices ?

Je pourrais multiplier les situations de vulnérabilité, de nudité (« J’étais nu et je me suis caché », dira Adam à Dieu) où je n’ai pas saisi la question « Où es-tu ? » comme une ouverture, une liberté intérieure à construire, une responsabilité qui appelle à ne pas se dérober.

Heureusement, même dans ces situations, une seconde chance peut être donnée, comme elle l’a été pour Adam et Eve après leur expulsion du jardin d’Eden. Ils ont appris « de nouvelles façons de faire face (chacun) à sa propre nudité car celle-ci est incontournable. Être humain, le devenir un peu plus, c’est être nu et apprendre à vivre avec ».

Tout au long de sa vie, Jésus ne s’est pas dérobé. Il a été présent, il a affronté la réalité dans toute situation, que ce soit l’incompréhension de ses disciples ou la perversité de ceux qui voulaient sa mort. Au moment de sa passion, il a connu la vulnérabilité de la trahison, du mépris, des outrages, de la cruauté, de la nudité et il ne s’est pas dérobé. A la question « Où es-tu ? », Jésus a répondu en étant là, proche du réel tel qu’il est. Il ne fuit pas au moment de sa mort car il n’a pas fui au moment de sa vie… Jésus reste là à faire face aux événements qui constituent son existence ». « Voici l’homme » dira Pilate. Un homme vulnérable mais libre, qui n’a rien à défendre, rien à prouver, rien à perdre. Il a tout donné.

Dans nos groupes et communautés, comment nous aider mutuellement à grandir en liberté, sans être « prisonniers des cachettes qui gâchent la vie » ?  Dans la réciprocité de la rencontre, on ne peut ouvrir des chemins de vie que si, à la question « Où es-tu ? », on peut répondre « Me voici ! », tel/telle que l’on est, sans masque, dans la confiance.

Marie

3 mars 2024