Auteur : La Pierre Roulée

Toute puissance et fragilité

Toute puissance et fragilité

Chaque jour, je peux me rendre dans l’espace et contempler la terre ou l’univers. Par mon compte Twitter, j’entre en relation avec l’ISS (navette spatiale internationale) et grâce, hier, à Thomas, et, aujourd’hui, à Kanai, astronaute japonais, je profite de somptueuses photographies de contrées connues ou inconnues et de phénomènes météorologiques exceptionnels.

Dans le cadre de mon travail quotidien, je n’ai plus de raison de m’affoler. Quand un thème nouveau s’offre à moi ou qu’une question épineuse m’est posée, je saisis mon I phone ou allume mon ordinateur et, grâce à une recherche sur Google, je trouve de pertinents éléments de réponse pour éclairer mon propos.

Au volant de ma voiture, il m’arrive fréquemment de devoir me rendre en des lieux inconnus par des itinéraires méconnus. Là aussi, rien de plus simple, aujourd’hui. Ne suffit-il pas d’allumer son GPS et de se laisser guider par une voix mélodieuse qui prend soin de vous avec attention et ne vous reproche pas violemment une erreur de conduite. Avec délicatesse, elle vous propose de ralentir et de faire demi-tour avec prudence.

Une décision urgente à prendre avec un ami, malheureusement bien loin de vous ? Grâce à la nouvelle application téléphonique téléchargée gratuitement, après avoir composé son numéro de téléphone, votre ami vous apparait, sur votre écran, au volant de sa voiture, bloquée en plein embouteillages dans une ville du Moyen-Orient. Une réunion de travail improvisée se met alors en place et, du partage de nos réflexions respectives, jaillit la décision.

Soudain le téléphone d’astreinte de l’hôpital retentit… Une infirmière dans un service de soins palliatifs m’informe qu’un patient en fin de vie et dont le pronostic vital est engagé souhaiterait la visite d’un prêtre. Il y a urgence : la mort n’attend pas. Ne pouvant personnellement m’y rendre, je me connecte sur le planning en ligne de l’équipe d’aumônerie pour voir qui est en capacité de se déplacer immédiatement dans l’établissement hospitalier. Aussitôt vu, aussitôt fait : envoi d’un texto, coup de téléphone, contact établi, renseignements donnés, le patient est peu de temps après accompagné et apaisé…
Je pourrai encore continuer à partager de nombreuses expériences du quotidien qui montre combien, aujourd’hui, en 2018, sciences et techniques ont radicalement transformé la vie des humains. Pour le meilleur et pour le pire, diront certains. Certes ! Mais il est indéniable qu’il y a beaucoup d’heureuses innovations et que nos vies en sont grandement facilitées. Ne faut-il pas s’en réjouir ?

Il en résulte bien naturellement pour l’homme un sentiment de toute puissance. Il est capable de relever dans tous les domaines de nombreux défis pour peu qu’on lui laisse le temps de les résoudre. Voilà pourquoi il se découvre en capacité d’être dieu et donc de se passer de ce Dieu dont bien des croyants de traditions religieuses diverses lui parlent.
Pourtant, dans le même temps, il ne peut que constater la fragilité humaine, sa propre fragilité.

En l’espace de quelques minutes, ce jeune à qui un bel avenir était promis se retrouve dans l’habit de l’assassin qui a tué père et mère. Il va devoir dorénavant porter jusqu’à la fin des temps le poids de sa culpabilité et chercher désespérément à se reconstruire, tout en espérant que sa famille ne le rejettera pas pour l’éternité.

Le diagnostic vient de tomber. Rechute du cancer. Les métastases se sont développées dans différentes parties du corps. Sans perdre de temps, il faut livrer bataille à la maladie. Chimio, trithérapie, examens nombreux, hygiène de vie sévère… Le compte-à-rebours est lancé. La mort acceptera-t-elle de s’éloigner ?

Merveilleuse journée. Le soleil est au rendez-vous, le ciel d’un bleu azur. Valises et sacs ont été préparés depuis plusieurs jours. La gare accueille la foule des grands jours. Le quai du train pour la destination rêvée est affiché. Le TGV est flambant neuf. Rires et interpellations fusent. Joie et bonheur se lisent sur tous les visages. Pourtant, à l’heure dite, les portes automatiques ne se ferment pas. Les minutes passent. Une annonce jaillit des haut-parleurs : « Panne de signalisation sur la ligne. Les trains ne pourront circuler ce matin ».

La célébration de mariage avait été une réussite. Dix ans après, tout le monde s’en souvenait. Depuis, le jeune couple avait eu la joie d’accueillir au sein du foyer deux enfants. Les vies professionnelles des parents se déroulaient de belle manière. Pourtant, un soir, la grand-mère du papa reçut un inquiétant message. Son petit-fils voulait la voir. Peu de temps après, celle-ci découvrait l’impensable. Il divorçait.

Je pourrai encore continuer à partager de nombreuses expériences du quotidien qui montre combien, aujourd’hui, en 2018, notre vie est fragilité, malgré toutes nos précautions, engagements, volontés et sécurités enclenchées.

L’être humain est être de vie, de chair, de transcendance, de pensées, d’émotions, d’élévations…

Ne sera-t-il pas d’autant plus grand que l’humilité, la patience, l’écoute, la contemplation, l’émerveillement, l’attente, le rêve, habiteront son cœur ?

Si, en plus, il se reconnaît issu de l’Amour de Dieu qui lui a fait le don de la Vie, il vivra d’une relation unique, celle existant entre le Créateur et l’être créé.

Vincent Feroldi
13 janvier 2018

Reste avec moi !

Reste avec moi !

En attendant Godot !

Estragon et Vladimir attendent Godot quelque part au milieu de nulle part, hésitant entre se pendre, partir, ou se séparer… Estragon s’en va, l’espace d’une nuit, et revient. Voici l’échange qu’ils ont à son retour :

Vladimir : Encore toi ! Viens que je t’embrasse !
Estragon : Ne me touche pas !
Vladimir : Veux-tu que je m’en aille, Gogo ! On t’a battu ? Où as-tu passé la nuit ?
Estragon : Ne me touche pas ! Ne me demande rien ! Ne me dis rien ! Reste avec moi !
Vladimir : Est-ce que je t’ai jamais quitté ?
Estragon : Tu m’as laissé partir.

RESTE AVEC MOI !

Ce « reste avec moi » me touche. Il m’évoque la demande plaintive des enfants ou des grands vieillards à qui l’approche de la nuit fait peur. « Angoisse crépusculaire »…

Besoin d’accrocher une main, besoin d’une présence, besoin d’allumer la petite veilleuse qui éloignera les monstres tapis sous le lit …

Quelques paroles de réassurance, une caresse, mais surtout, être là.

« Reste avec nous car le soir tombe »,  demandent les disciples d’Emmaüs à Jésus. Soif de cette présence qui relève, réchauffe, illumine doucement la nuit de la désespérance, du doute, de l’absence et ce sentiment d’abandon si douloureux, incompréhensible.

Et il le reconnurent à la fraction du pain. Lieu même d’une présence qui nous échappe pour s’offrir, à travers nous et bien au-delà.

Au cœur de nos obscurités, tu viens rouler la pierre.

TU M’AS LAISSE PARTIR

Les retrouvailles de Vladimir et Estragon pourraient être une autre version de celles du père prodigue et de son plus jeune fils.

« Est-ce que je t’ai jamais quitté ? » dirait le père. Tu m’as laissé partir… Réponse en forme de constat ? Reproche ? Amertume  Incompréhension ? J’entends plutôt un désarroi aussi profond que l’Amour .

Béni sois-tu Seigneur de nous laisser partir, non sans douleur ni inquiétude peut-être, mais jamais par désintérêt, par indifférence ou par désinvolture .

Tu nous laisses partir par amour, pour faire l’apprentissage de notre liberté, perdre des illusions, nous ouvrir à l’horizon de la vérité, devenir un peu plus qui nous sommes – à ton image et à ta ressemblance !

La vengeance de Dieu -dit-on- , c’est le pardon .
Absence de reproches. Bras ouverts. Baiser de paix .
Regard de Jésus posé sur Pierre qui l’a renié.
Confiance habitée.

Béni sois-tu Seigneur, pour la joie des retrouvailles ! Donne-nous de nous laisser accueillir et fêter en toute humilité, en toute humanité ! Que cette joie illumine le quotidien de nos rencontres ! Qu’elle nous donne l’audace d’ouvrir des chemins de vie…

CdL

Vendredi automnal

Vendredi automnal

Sur la table de chevet de la chambre d’hôpital,
cinq verres de dégustation entouraient la bouteille de vin cuit de dix ans d’âge.
Toute sa vie s’était passée entre vignes et chais.
A l’heure où sa respiration devenait de plus en plus faible,
l’urgence était à l’évocation des bons souvenirs.
Le fils ainé humecta les lèvres asséchées de son père
et un timide sourire illumina le visage du souffrant.
Peu après, à l’invitation de l’une de ses filles, arriva l’aumônier.
signe de la tendresse du Dieu envers ses enfants bien-aimés.
Prière et sacrement de la fin de vie furent partagés.
Des lèvres d’une parente surgit la prière d’abandon de Frère Charles.

« Je remets mon âme entre tes mains.
Je te la donne, mon Dieu,
avec tout l’amour de mon cœur,
parce que je t’aime,
et que ce m’est un besoin d’amour
de me donner,
de me remettre entre tes mains, sans mesure,
avec une infinie confiance,
car tu es mon Père ».

Un frémissement de vie transfigura le corps du mourant.
Des larmes furtives apparurent sur les visages des uns et des autres.
La bénédiction du Tout Amour enveloppa de sa Douceur la petite assemblée d’Eglise.
C’était un vendredi de grâce.

Dans la mosquée al-Rawda, dans le village de Bir al-Abd,
à l’ouest d’al-Arich dans le Nord-Sinaï,
hommes d’âge mûr, jeunes et enfants s’étaient rassemblés comme à l’habitude,
pour la grande prière du vendredi.
Adorer le Dieu de Toute Miséricorde.
Ecouter le prêche de l’imam.
S’en remettre à Allah.
Telle était leur pratique.
Soudain, s’amplifièrent des bruits de moteur et fusèrent des cris et interpellations.
Plus d’une vingtaine d’hommes, en tenue de combat et armes à la main,
surgirent dans l’enceinte sacrée et firent feu sur les fidèles en prière.
La panique enveloppa la communauté croyante.
La terreur se vit sur les visages.
Les balles sifflèrent et atteignirent les âmes innocentes.
Trois cents cinq corps dont ceux de vingt-sept enfants et cent vingt huit blessés furent dénombrés.
Les pleurs s’élevèrent dans tout le village et se poursuivirent toute la nuit.
C’était un vendredi de mort.

Vincent Feroldi
Rends-nous solidaires dans la vérité !

Rends-nous solidaires dans la vérité !

Notre Dieu, nous sommes en solidarité avec ceux qui vivent dans le danger et dans le combat. De loin ou de près, nous partageons leur détresse et leur espoir. Apprends-nous à étendre nos vies au-delà de nous-mêmes et à étirer notre cœur jusqu’aux frontières où les hommes souffrent et transforment le monde. Que la solidarité soit ainsi un nom nouveau, un nom actuel pour cette fraternité à laquelle Tu nous appelles sans cesse.

Mais, ô Dieu, rends-nous solidaires dans la vérité et non pas dans le mensonge des tactiques. Car Tu nous veux solidaires, mais non partisans, Toi qui as pris parti pour nous, sans jamais nous mentir sur nous-mêmes. Délivre-nous de toute solidarité qui nous plongerait dans la paille des mots, sans le grain des choses. Car Tu nous veux solidaires, Toi qui es toujours parole unie à la vie, parole en acte, fût-ce dans le silence.

Mais, ô Dieu, rends-nous solidaires dans l’espérance et non pas dans la dramatique des catastrophes. Car Tu nous veux solidaires, mais non prophètes de malheur, Toi qui as toujours voulu pour les hommes la justice et la liberté, la joie et la paix.

Mais, ô Dieu, rends-nous solidaires en humilité, car nous ne sommes pas capables de porter la terre entière. Délivre-nous de l’accablement qui n’aide personne et de la pitié qui empoisonne tout. Car Tu nous veux solidaires de celui dont nous devenons vraiment le prochain.

Ô Dieu, purifie nos solidarités.

Rends-les vraies, fécondes, ardentes et humbles !

Être doux avec les choses et les Êtres…

Être doux avec les choses et les Êtres…

Anne Dufourmantelle est morte à 53 ans en juillet 2017, en portant secours à un enfant sur une plage près de Ramatuelle.

Une amie me parla d’elle, et de deux de ses ouvrages : Eloge du risque et Puissance de la douceur. Elle était philosophe et psychanalyste.

Je suis attachée à la lecture de Puissance de la douceur, à la découverte d’une écriture qui met des mots et trace la pensée de ce qui me parcourt. Son texte allie sensibilité et rigueur de la pensée, lucidité et poésie.

Il m’est apparu indiscutable de vous adresser des morceaux choisis :

«Être doux avec les choses et les Êtres, c’est les comprendre dans leur insuffisance, leur précarité, leur immanence, leur bêtise. C’est ne pas vouloir rajouter à la souffrance, à l’exclusion, à la cruauté, et inventer l’espace d’une humanité sensible, d’un rapport à l’autre qui accepte sa faiblesse, et ce qui pourra décevoir en soi. Et cette compréhension profonde engage une vérité ».

Je serai heureuse de reprendre avec vous l’une ou l’autre des réflexions suscitées par cette lecture que vous avez peut être déjà faite…

Geneviève

De génération en génération

De génération en génération

Septembre 2017, Saint-Sorlin-en-Bugey.

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Une foule nombreuse se presse en la petite église construite à flanc de coteau. Certains ont franchi les océans pour être là. D’autres sont venus en voisin. Des poussettes avancent tant bien que mal sur le gravier parsemé devant le majestueux portail de l’édifice. Les rires des enfants fusent. La joie et le bonheur rayonnent… Chacun a revêtu ses plus beaux habits car de mariage il s’agit. Marion et Matthieu vont s’unir par le sacrement du mariage.

A quelques dizaines de kilomètres de là, dans un grand parc où trône un majestueux cèdre, d’autres familles se retrouvent autour d’Emilie et de Max désireux de partager leur projet de vie à leurs proches et amis. Un doux soleil d’automne illumine les visages rayonnants des époux. C’est jour de fête et d’allégresse.

marie    jo

Dans l’un et l’autre lieu, cheveux blancs et mèches enfantines se côtoient. Plusieurs générations sont rassemblées pour être témoin de ce qu’il y a de plus beau dans la vie humaine : la célébration de l’amour, de cet amour qui unit les cœurs et porte du fruit. A l’image de Marie et de Joseph et de l’Enfant Jésus qui veillent sur l’assemblée réunie à Saint-Sorlin-en-Bugey.

Aimer.

Aimer sans relâche.

Aimer au cœur de l’adversité et des tempêtes.

Souvenons-nous ! La vie humaine est relation ou elle n’est pas. Elle est ouverture à l’autre et aux autres. Elle est écoute et partage. Elle est don et accueil. Elle est ombre et lumière car nous sommes homme et non dieu.

Aimer qui peut rimer avec Dieu car, à cause de l’évangéliste Jean qui l’a mis au cœur de son Evangile, un mot est synonyme de Dieu, à savoir le mot AMOUR. 

Multiples sont les chemins parcourus par nos contemporains pour aimer et aller à la rencontre du sens de la vie et, pour beaucoup, de Dieu : judaïsme, christianisme, islam, bouddhisme, shintoïsme, hindouisme et aussi philosophie, quête spirituelle…vo

Tous ces chemins témoignent de la diversité des cultures. Aucune spiritualité ne peut se prévaloir de tout dire du mystère de l’Amour et du mystère de Dieu. Chacun peut enrichir l’autre en le menant plus loin qu’il ne pensait aller.

Les générations se succèdent. Mais chacun lègue une étincelle de lumière qui va éclairer la route des amoureux en partance sur les routes du monde et de la vie.

Vincent Feroldi

 

Pardonne nos indifférences

Pardonne nos indifférences

Le cœur bon est celui qui accueille la Parole de Dieu pour la mettre en pratique, nous dit Luc en 6, 43-49

C’est avec des lenteurs, des pas, des pauses, des reculs
que nous nous mettons à l’écoute de cette Parole,
pour l’intégrer à notre histoire, à notre vie, pour convertir notre cœur.

Seigneur, regarde avec bonté nos épaisseurs, nos peurs, nos fermetures.
Seigneur, donne nous force et sagesse
pour creuser profond ;
force et sagesse pour vivre aujourd’hui de ta Parole
avec nos sœurs et nos frères.

Les épreuves au fil de nos vies ébranlent notre confiance,
découragent l’élan de notre amour, obscurcissent notre cœur.
La Parole de Dieu est comme une lumière sur nos vies
pour fortifier notre désir
de reconnaître sa présence mystérieuse, unique et solide fondation.

Seigneur, vois nos effondrements, nos doutes, nos détresses.
Viens dans nos ténèbres.

Et si nous comparions notre vie à celle d’un arbre;
le fruit de l’arbre demande temps et soins attentifs pour arriver à maturité.
Devenir disciple du Christ,
arriver à maturité d’amour,
à maturité de femme et d’homme disciple,
est un long chemin ensemble,
aux multiples détours, au risque des tempêtes et des déracinements.

Seigneur de miséricorde, regarde nos vies, regarde nos cœurs.
Pardonne nos indifférences, pardonne nos éloignements.

« Un son de fin silence » (1 Rois 19, 1-18)

Source : Blogprophete_elie
Vincent Feroldi, 10 septembre 2017

Prenons le temps de lire un passage du Livre des Rois, dans l’Ancien Testament. Il nous parle de la relation entre le prophète Elie et Dieu.

« Akhab parla à Jézabel de tout ce qu’avait fait Elie, et de tous ceux qu’il avait tués par l’épée, tous les prophètes. Jézabel envoya un messager à Elie pour lui dire : Que les dieux me fassent ainsi et encore cela si demain, à la même heure, je n’ai pas fait de ta vie ce que tu as fait de la leur ! Voyant cela, Elie se leva et partit pour sauver sa vie ; il arriva à Béer-Shéva qui appartient à Juda et y laissa son serviteur. Lui-même s’en alla au désert, à une journée de marche. Y étant parvenu, il s’assit sous un genêt isolé. Il demanda la mort et dit : Je n’en peux plus ! Maintenant, Seigneur, prends ma vie, car je ne vaux pas mieux que mes pères. Puis il se coucha et s’endormit sous un genêt isolé. Mais voici qu’un ange le toucha et lui dit : Lève-toi et mange ! Il regarda : à son chevet, il y avait une galette cuite sur des pierres chauffées, et une cruche d’eau ; il mangea, il but, puis se recoucha. L’ange du Seigneur revint, le toucha et dit : Lève-toi et mange, car autrement le chemin serait trop long pour toi. Elie se leva, il mangea et but puis, fortifié par cette nourriture, il marcha quarante jours et quarante nuits jusqu’à la montagne de Dieu, à l’Horeb. Il arriva là, à la caverne et y passa la nuit. La parole du Seigneur lui fut adressée : Pourquoi es-tu ici, Elie ? Il répondit : Je suis passionné pour le Seigneur, Dieu des puissances : les fils d’Israël ont abandonné ton alliance, ils ont démoli tes autels et tué tes prophètes par l’épée ; je suis resté moi seul et l’on cherche à m’enlever la vie. Le Seigneur dit : Sors et tiens-toi sur la montagne, devant le Seigneur : voici, le Seigneur va passer.
Il y eut devant le Seigneur un vent fort et puissant qui érodait les montagnes et fracassait les rochers ; le Seigneur n’était pas dans le vent.
Après le vent, il y eut un tremblement de terre ; le Seigneur n’était pas dans le tremblement de terre.
Après le tremblement de terre, il y eut un feu ; le Seigneur n’était pas dans le feu.
Et après le feu, le bruissement d’un souffle ténu.
Alors, en l’entendant, Elie se voilà le visage avec son manteau ; il sortit et se tint à l’entrée de la caverne. Une voix s’adressa à lui : Pourquoi es-tu ici, Elie ? Il répondit : Je suis passionné pour le Seigneur, Dieu des puissances : les fils d’Israël ont abandonné ton alliance, ils ont démoli tes autels et tué tes prophètes par l’épée ; je suis resté moi seul et l’on cherche à m’enlever la vie. Le Seigneur lui dit : Va, reprends ton chemin en direction du désert de Damas. Quand tu seras arrivé, tu oindras Hazaël comme roi sur Aram. Et tu oindras Jéhu, fils de Nimshi, comme roi sur Israël ; et tu oindras Elisée, fils de Shafath, d’Avel-Mehola, comme prophète à ta place. Tout homme qui échappera à l’épée de Hazaël, Jéhu le tuera, et tout homme qui échappera à l’épée de Jéhu, Elisée le tuera, mais je laisserai en Israël un reste de sept mille hommes, tous ceux dont les genoux n’ont pas plié devant le Baal et dont la bouche ne lui a pas donné de baisers ».

L’ensemble de ce passage biblique témoigne de ce que nous ne cessons de percevoir dans l’Ancien Testament (et dans notre vie à tous), à savoir l’omniprésence de la violence dans la vie des hommes. Mais, dans ce passage biblique, nous voyons aussi, comme en contrepoint, que le visage du Seigneur est celui du Dieu des puissances qui sera assez puissant pour dominer la violence humaine.

Dramatique est donc ce livre des Rois !

Des prophètes d’Israël ont-ils été assassinés ? En réponse, Elie égorge les huit cent cinquante prophètes de Baal et les quatre cents d’Ashéra.

Elie se plaint-il auprès du Seigneur de sa solitude et de la menace de mort qui pèse sur lui ? Dieu l’envoie en mission et déclare :  » Tout homme qui échappera à l’épée de Hazaël, Jéhu le tuera, et tout homme qui échappera à l’épée de Jéhu, Elisée le tuera, mais je laisserai en Israël un reste de sept mille hommes, tous ceux dont les genoux n’ont pas plié devant le Baal et dont la bouche ne lui a pas donné de baisers « .

Certes nous comprenons quel est l’objectif de tout cela : réaffirmer la primauté du Dieu Unique, du Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob.

Mais, tout de même, vous en voulez, vous, de ce Dieu des puissances, incapable de condamner Elie pour ses huit cent cinquante assassinats et capable d’annoncer toutes ces tueries ? Moi ? Non ! Mais le monde est monde.

Faut-il dès lors s’étonner de voir qu’aujourd’hui même, des décennies après la Shoah et l’horreur d’Auschwitz, des hommes soient capables de tueries similaires, souvent au nom de leur religion, en Algérie, en Afrique Noire, en ex-Yougoslavie, au Cambodge, en Inde et au Pakistan, en Haïti, en Tchétchénie, en Irak, en Syrie, au Yémen, au Nigeria et en France ?

Dieu Puissant serait-il Dieu de la Guerre et Dieu du Jugement ?

Pourquoi donc, dans le Premier Testament, puissance, violence et Dieu sont-ils aussi intimement liés, reliés ? Oui, pourquoi ? Cela est tellement différent de ce que ma méditation de la vie de Jésus m’a révélé… en particulier le Vendredi saint qui est l’antithèse de ce Dieu-là ; sur la croix, il est un Dieu d’impuissance, un Dieu de rien, un Dieu bafoué, un Dieu cloué, un Dieu ridiculisé, un Dieu mort…..

Mais chaque chose en son temps. Revenons à la solitude d’Elie, à la peur d’Elie, fuyant la colère de Jézabel. Vous avez certainement remarqué des similitudes avec la vie de Moïse [… et de Jésus] : le désert, les quarante jours et quarante nuits, la montagne, la caverne – souvenez-vous du creux où Moïse fut déposé par Dieu avant son passage -, Dieu qui parle, Dieu qui passe… Le qualificatif même employé par Elie à propos de Dieu nous rappelle les circonstances même de la remise des Tables de la Loi où se manifestait le Dieu des puissances. Les signes annonciateurs du passage de Dieu vont également dans le même sens : tornade, tremblement de terre, feu.

Pourtant, en cette circonstance précise, tout va pourtant changer par rapport aux précédentes scènes.

En effet, et là je prête ma voix au beau texte de Sylvie Germain dans Les échos du silence :

« Là-haut s’opère une théophanie – la plus surprenante des théophanies, car la plus dépouillée. Une théophanie qui évacue, annule, renie la gloire et la puissance, qui renonce au grandiose. Une théophanie de rien, d’une infinie discrétion. Une théophanie minimaliste. Eclatent coup sur coup : un grand ouragan, un séisme, un feu violent. A chaque fois, il est précisé que Dieu ne s’y trouve pas. Le spectaculaire n’est mentionné que pour mieux être rejeté, dénoncé comme illusion, voire imposture.

Trois formidables coups pour rien. Ou, plutôt, s’il s’agissait des trois coups annonçant la levée du rideau, appelant le spectateur à l’attention, à la concentration, à la plus vigilante écoute ? Car c’est effectivement alors, alors seulement, que quelque chose advient – un inouï je-ne-sais-quoi.

Ce qui a lieu.  » Un son de fin silence  » (1 R 19 / 12). Il faut avoir aiguisé son ouïe à l’extrême, s’être entraîné à l’absolu de l’attention, pour devenir apte à percevoir un souffle si ténu. Il faut s’être sondé, s’être soi-même exploré jusqu’au plus obscur de sa conscience, au plus lointain de ses pensées, avoir maintes fois accompli le tour de son domaine intérieur par cercles toujours croissants et cependant plus resserrés, enfin avoir atteint l’intime désert de l’oubli de soi, pour pouvoir être effleuré, touché, visité par un tel inaudible soupir.

Paul Valéry notait qu’il est rare de penser à fond sans soupirer. A l’extrême de toute pensée est un soupir. Combien cette remarque prend d’ampleur lorsqu’il s’agit de penser l’impensable, l’indicible. Dieu.

Aux confins de la pensée d’Elie exténué par la marche et le jeûne, épuré par ses quarante jours et nuits au désert, passe un soupir. Un brin de silence qui vibre, à peine, et qui s’en va. Dieu ».

Sylvie Germain, Les échos du silence, p. 46-47

Pour Sylvie Germain, l’histoire d’Elie est celle de la découverte du vrai temple de Dieu, de la mise à nu de ses mouvantes et si frêles fondations : un temple qui ne s’érige que dans le cœur de l’homme fécondé de silence, et son sanctuaire est plus subtil que l’air.

Dieu, un son de fin silence, venant dans le cœur de l’homme fécondé de silence.

Tel est le mystère de la rencontre de l’homme avec Dieu et de Dieu avec l’homme. Certes, et nous venons de le lire, à la suite de cette rencontre, Elie fera rejaillir le Dieu des puissances et la violence humaine. Mais pourquoi faudrait-il, à cause de cette suite, se priver de cette découverte, faite l’espace d’un silence par Elie – et par nous -, que

Dieu, un son de fin silence, vient dans le cœur de l’homme fécondé de silence.

Là, dans le cas d’Elie, Dieu ne s’est pas encore tu. Il a encore parlé. Bientôt viendra le temps du silence même de Dieu. Jésus en fera lui-même l’expérience sur le bois de la croix : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?

Aujourd’hui, limitons-nous donc à ce silence qui vient habiter Elie.

Vivons de cet intime désert de l’oubli de soi, pour pouvoir être effleuré, touché, visité par l’inaudible soupir de Dieu.

Découvrons que Dieu nous invite à nous dépouiller de tous ces oripeaux inutiles et encombrants dont nous n’avons cessé de l’affubler depuis des siècles et des siècles.
Dieu ne veut être, aujourd’hui, qu’un son de fin silence.

Comprenons qu’en nous invitant à partir dans le désert de démesure, à habiter la caverne de solitude, à jeûner quarante jours et quarante nuits, Dieu veut nous prier d’aller à un essentiel, limpide comme le cristal de roche, épuré comme le métal dans le feu de l’atelier du forgeron.

Cet essentiel, c’est Lui, Dieu Silence, Dieu Indicible, Dieu de l’Absence et de la Présence.

Dans son Journal, Etty Hillesum, morte à Auschwitz, écrivait :

« De fait, ma vie n’est qu’une perpétuelle écoute « au-dedans » de moi-même, des autres, de Dieu. Et quand je dis que j’écoute « au-dedans », en réalité, c’est plutôt Dieu en moi qui est à l’écoute. Ce qu’il y a de plus essentiel et de plus profond en moi écoute l’essence et la profondeur de Dieu. Dieu écoute Dieu ».

Etty Hillesum, Une vie bouleversée. Journal 1941-1943, Seuil, 1985, p. 193

Sylvie Germain reprend elle aussi cette même idée en ces termes :

« Mais que peut-il ainsi bien écouter, Dieu, puisque rien ne se dit ? L’écho de son silence en l’homme, peut-être, l’accueil fait par l’homme à son souffle presque imperceptible.

Dieu écoute Dieu du fond sans fond de son propre silence, dans l’obscure rumeur du sang des humains. C’est l’expérience inaugurée par Elie au mont Horeb qui se renouvelle ailleurs et autrement, et cependant la même. C’est l’expérience vécue par tous les grands mystiques au cours des siècles, tous ceux et celles qui ne claquemurent pas Dieu dans le seul concept de toute-puissance, qui ne le défigurent pas en l’érigeant Justicier implacable servant à cautionner les crimes commis par haine et sectarisme, qui ne le travestissent pas en ventriloque énigmatique ou en grand prestidigitateur faiseurs de miracles ».

Sylvie Germain, Les échos du silence, p. 88

Cette méditation du Livre des Rois nous ouvre à l’écoute du Dieu Silence qui veut nous inviter à cette attitude spirituelle de nous mettre dans une attitude d’une écoute extrême pour pouvoir ensuite nous mettre à l’écoute du Dieu Parole, à savoir de Celui qui est le Verbe : Jésus, le Christ, crucifié sur le bois de la Croix, dont les sept paroles en croix traceront un chemin de vie pour l’éternité.

La dixième Béatitude

beatitude

Source : Blog

La liturgie dominicale nous a proposé le texte des Béatitudes selon Matthieu 5, 1-12.

Neuf Béatitudes à vivre et une invitation joyeuse lancée : « Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! »

Pourquoi neuf et non dix ?

Il manque la plus importante, me semble-t-il. Ne serait-elle pas celle-ci : « Heureux ceux qui ont mis toute leur confiance en Jésus le Christ, car ils auront en lui un guide, un compagnon et un frère ! » ?

En effet, en tout temps et en tout lieu, au milieu des tempêtes ou des violences, alors qu’une brise légère souffle et que des parfums merveilleux m’enveloppent, au plus profond d’une rencontre ou au plus intime de ma vie, le Christ porte mon joug et me parle dans le silence de mon cœur. Il le féconde pour qu’il porte du fruit et que la petite espérance croisse. Il sème de la vie à profusion et me supplie de me libérer de mes craintes et de mes peurs.

Pourquoi aller chercher ailleurs ce qui nous est déjà donné ?
Prière de la Pierre Roulée

Prière de la Pierre Roulée

Dans nos obscurités,
Seigneur, tu es notre Lumière.
Au cœur de nos journées,
Tu viens rouler la pierre
et nous donner la Vie.

Tiens-nous dans la confiance.
Que ton Esprit soutienne en chacun
l’initiative de l’amour
qui ne se lasse pas,
ne se décourage pas.

Dans la réciprocité de la relation,
avec Toi et ceux que je rencontre,
donne-moi l’audace d’ouvrir
des chemins de vie.

Je te prie en communion
avec mes frères et sœurs de la Pierre Roulée :
que nous soyons témoins,
chacun et ensemble,
de la gratuité de ton amour pour tous,
Toi qui es Père, Fils et Esprit. Amen.