Depuis le début de la pandémie de Covid, il y a deux ans, j’ai pris l’habitude de prier les complies le soir, à peu près à l’heure où nos amis des monastères que nous connaissons les chantent.
J’aime les hymnes que je connais par cœur ; j’ai eu plus de difficultés avec les psaumes, surtout celui du vendredi soir. Mais je les ai apprivoisés, je les ai faits miens en pensant à tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, les vivent.
J’aime tout ce qu’ils expriment de la vie des hommes et des femmes, de ma vie aussi, joyeux ou plaintifs, dans la gratitude ou la désespérance.
J’aime lire à voix haute ceux qui expriment la louange :
« Vous tous, bénissez le Seigneur…
Levez les mains et bénissez le Seigneur. » (psaume 133)
Et j’aime particulièrement le psaume 30 du mercredi où je retrouve la joie de l’expérience personnelle souvent vécue et la spiritualité de La Pierre Roulée, celle de l’ouverture :
« Ton amour me fait danser de joie…
Devant moi, tu as ouvert un passage.
… Mon cœur exulte, mon âme est en fête…
Tu m’apprends le chemin de la vie,
Devant ta face, débordement de joie. »
Il y a aussi de la supplication lorsque s’élève vers Dieu la plainte du psalmiste comme dans le psaume 85 :
« Ecoute, Seigneur, réponds-moi,
Car je suis pauvre et malheureux. »
Avec, dans le même psaume, cette confiance capable, au milieu de la déréliction, de rendre grâce à Dieu, de reconnaître son amour :
« Je te rends grâce de tout mon cœur…
Il est grand, ton amour pour moi : tu m’as tiré de l’abîme des morts. »
Je ressens aussi certains soirs, l’urgence du psalmiste (psaume 142), de me tourner vers Dieu :
« Seigneur, entends ma prière,
Dans ta justice, écoute mes appels, Dans ta fidélité, réponds-moi.
… Le souffle en moi s’épuise, mon cœur, au fond de moi, s’épouvante…
Me voici devant toi comme une terre assoiffée.
Vite, réponds-moi, Seigneur, Je suis à bout de souffle ! »
Mais toujours cette confiance comme dans ce psaume 142 :
« Fais que j’entende au matin ton amour, Car je compte sur toi.
Montre-moi le chemin que je dois prendre : Vers-toi j’élève mon âme.
… Pour l’honneur de ton nom, Seigneur, fais-moi vivre.
A cause de ta justice, tire-moi de ma détresse. »
Le plus douloureux car sans ouverture est le psaume 87 du vendredi soir. J’ai mis longtemps à prononcer les paroles sans effroi, effroi d’autant plus grand que j’associe à cette prière toutes celles et tous ceux qui, dans le monde et près de chez nous, vivent cela – tous ceux dont personne ne veut se soucier ou garder le souvenir, tous ceux qui se sentent rejetés, même par Dieu :
« Mon âme est rassasiée de malheur,
Ma vie est au bord de l’abîme, Ma place est parmi les morts.
Le poids de ta colère m’écrase, Enfermé, je n’ai pas d’issue. »
Et pourtant :
« Je t’appelle, Seigneur, tout le jour
… Je crie vers toi, Seigneur »
Mais le malheur est trop grand, le Seigneur trop lointain pour qu’il y ait place pour autre chose qu’une plainte sans réponse :
« Pourquoi me rejeter, Seigneur,
Pourquoi me cacher ta face ?
… Ma compagne, c’est la ténèbre. »
C’est dans le psaume 90 du dimanche que l’on peut entendre la réponse de Dieu :
« Puisqu’il s’attache à moi, je le délivre ;
… Il m’appelle, et moi, je lui réponds ;
Je suis avec lui dans son épreuve. »
Quoi qu’expriment les psaumes, de soir en soir, je les habite sans me lasser car ils disent, avec un souffle puissant, tout ce que les humains peuvent vivre, du plus joyeux au plus tragique. Et Jésus, comme le peuple juif, les a priés dans l’allégresse comme dans la déréliction.
« Dans les pires détresses, certains profèrent un chant d’espérance que beaucoup perçoivent comme une lueur dans la nuit. » (Jean Lavoué. Le poème à venir. Pour une spiritualité des lisières,Médiaspaul, 2022, 143 p.)
Et nous, membres de La Pierre Roulée, chaque jour, nous sommes invités à dire cette prière qui nous tourne vers l’Ouvert :
« Dans nos obscurités, Seigneur, Tu es notre lumière,
Au cœur de nos journées, Tu viens rouler la pierre et nous donner la vie. »
Marie