Vivre des moments « hors du temps »

Vivre des moments « hors du temps »

L’expression m’est restée dans l’oreille. Je l’ai entendue par trois fois, au moment de nous séparer, après avoir vécu ensemble l’atelier écriture sur le thème de l’émerveillement, samedi dernier.

Que disons-nous lorsque nous parlons de moments « hors du temps » ?

S’extraire du temps est littéralement impossible. Et nous le savons bien !

Depuis que nous sommes nés et même depuis le moment de notre conception, notre vie est de part en part, de bout en bout, inscrite dans le temps ; elle fait corps avec lui.

Elle se tisse avec lui, elle passe avec lui, elle s’égraine en secondes, en minutes, en journées, en années… jusqu’à rendre notre dernier souffle qui sera lui aussi certifié avec un jour et une heure précise.

L’atelier a duré environ deux heures, le samedi 20 avril 2024. Il était inscrit sur l’agenda des convives, il avait trouvé une place dans l’organisation du temps de chacun et chacune.

Mes trois amies savent cela autant que moi et pourtant, quelque chose résiste… Un autrement du temps est possible, une expérience est vécue et cherche des mots pour la signifier.

Les Grecs nous ont légué ces deux termes : « chronos » et « kairos » que nous avons plaisir à mobiliser lorsqu’il y a besoin de dire l’intensité de l’instant à saisir, l’heure favorable qui n’a rien à voir avec les soixante minutes du chronomètre.

Mais ce n’est pas encore tout à fait cela. Mes amies n’ont pas parlé de kairos mais d’un moment « hors du temps ».

L’une d’elles que j’interrogeais ensuite m’a répondu que cette expression fait sens pour elle par ce côté –ci l’expérience : Ralentir pour permettre la Rencontre, et ce, à un niveau d’intimité permis par le cadre et la confiance. Et elle a ajouté encore ceci : « Ce moment « hors du temps » renvoie à un espace d’accueil de soi et de l’autre par le biais de la créativité ».

Une autre a relu : « Ce hors du temps, c’est un temps gratuit, un temps que je m’octroie alors qu’il y a tant à faire » ; « ce temps de bibliothèque, je pourrais ne pas y aller, on ne m’attend pas spécifiquement, je sais que ton invitation est une invitation au partage, mais « ça se fera même si je n’y suis pas », je ne suis pas contrainte, je ne suis pas indispensable, on ne m’en voudras pas si je ne viens pas. Alors c’est vraiment une présence choisie, gratuite, volontaire, une disponibilité. Hors du temps aussi parce que je ne sais pas quelle heure il est quand je pars, je n’ai pas compté, je ne regarde pas ma montre, je me laisse guider. C’est très agréable, c’est rare, c’est précieux ».

Ce « hors du temps », je commence à mieux l’entendre maintenant ; c’est trop peu de dire seulement «hors du temps ordinaire »

Il me vient tout de go : « hors du temps » : Hors de ce qui essore… Pour un nouvel essor… »

Hors de ce qui essore quand nos vies prennent la forme d’une course ininterrompue de choses à faire, de listes à rayer, d’engagements à tenir, de soucis à porter…

Hors de l’accélération permanente, du temps qui file entre les doigts,

Hors du devoir d’être-là, de la nécessité de répondre présente,

Hors de la contrainte qu’on s’impose à soi-même ou rythmée par les autres.

Un temps gratuit donc

pris sur l’entêtement de la Montre,

prélevé sur la dîme de la Nécessité,

extrait de la masse compacte du Faire efficace.

Un temps pour rien de précis, rien d’attendu, rien de rentable, rien d’efficace au sens de la raison instrumentale.

Et puis encore un temps pour tout, plus précisément pour tout-peut-être, pour laisser advenir du possible, de l’in-oui, de la surprise…

et encore, et encore, pour vivre la possibilité de la Rencontre

simple, profonde,

où vibre un espace d’accueil

de soi et de l’autre

qui laisse entrevoir au fond des êtres

un désir semblable, une même soif reconnue entre toutes,

celle d’être révélé à soi-même dans sa réserve de créativité, d’inventivité,

et dont le cours d’être peut prendre un nouvel essor.

Le maigre filet d’eau peut devenir fontaine.

Il garde la mémoire enfouie de l’eau bouillonnante qui dévale les pentes, rebondit sur les pierres, se faufile entre les cailloux, disparait sous terre pour mieux réapparaitre quelques niveaux plus bas, chargée du passage par l’obscur.

Si jamais dans nos vies, nous n’expérimentons ces moments « hors du temps » tels que décrits ici, comment honorer cette part de nous-mêmes, la plus délicate et fragile, qu’on appelle l’âme ?

Vivre et revenir sur l’expérience pour la vivre jusqu’au bout,

Pour l’entendre dans ce qu’elle a à nous dire.

Je m’y suis sentie invitée…

Un temps de vacancepropice au « hors du temps » a fait le reste !

Laure, 26 avril 2024

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