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Transfiguration (Luc 9, 28b-36)

Transfiguration (Luc 9, 28b-36)

Il les prend,

Il nous prend

Dans son mouvement incessant

De montée.

Venir avec lui à l’écart

Laisser résonner l’appel.

Gravir dans ses pas, la montagne.

Et atteindre la cime,

Non pour dominer le monde,

Habiter nos vaines illusions,

Nos tentations de gloire, 

Mais pour le contempler 

Dans le regard de Dieu.

*

Monter en descendant 

Au plus bas de nous-mêmes, 

Avec Celui 

Qui se joue des abîmes, 

Des détours, des impasses. 

Monter,

Non par nos propres forces, 

Mais dans la cordée de l’ami 

Qui devance nos pas.

*

Atteindre le sommet. 

Au lieu de la prière, 

Se tenir humblement. 

Et là,

Sur la haute montagne

Embrasser l’horizon

Offert à nos regards.

Contempler le Visage

Du Fils Bien aimé,

Lumière éblouissante

Que nulle ténèbre

Ne saurait arrêter,

Buisson ardent

Que rien ne consume. 

Le voir, face à face 

Sans y perdre la vue.

*

Et dans ce même temps,

Désormais aboli,

Coudre la reliure 

Du neuf et de l’ancien.

À livre ouvert, entendre 

Dans cette insolite dialogue

Le fin silence

De la voix du Père.

Écouter cœur à cœur 

Le battement du Fils 

S’y accorder. 

*

Transfigurés désormais 

Par le secret divin,

Jésus seul,

Nous tient. 

Se taire,

Car pas plus que de tentes

Où demeurer,

Il n’est besoin de discours 

Pour annoncer. 

*

Puis redescendre,

Silencieusement

Là où il nous devance

Toujours

Unique paysage 

Qui embrasse l’instant,

Se donne à voir et entendre

Au quotidien des jours,

En tout visage 

En tout l’humain 

Lui seul, 

À perte d’être. 

Sr Colette Hamza, xavière, mars 2025

Vivre des moments « hors du temps »

Vivre des moments « hors du temps »

L’expression m’est restée dans l’oreille. Je l’ai entendue par trois fois, au moment de nous séparer, après avoir vécu ensemble l’atelier écriture sur le thème de l’émerveillement, samedi dernier.

Que disons-nous lorsque nous parlons de moments « hors du temps » ?

S’extraire du temps est littéralement impossible. Et nous le savons bien !

Depuis que nous sommes nés et même depuis le moment de notre conception, notre vie est de part en part, de bout en bout, inscrite dans le temps ; elle fait corps avec lui.

Elle se tisse avec lui, elle passe avec lui, elle s’égraine en secondes, en minutes, en journées, en années… jusqu’à rendre notre dernier souffle qui sera lui aussi certifié avec un jour et une heure précise.

L’atelier a duré environ deux heures, le samedi 20 avril 2024. Il était inscrit sur l’agenda des convives, il avait trouvé une place dans l’organisation du temps de chacun et chacune.

Mes trois amies savent cela autant que moi et pourtant, quelque chose résiste… Un autrement du temps est possible, une expérience est vécue et cherche des mots pour la signifier.

Les Grecs nous ont légué ces deux termes : « chronos » et « kairos » que nous avons plaisir à mobiliser lorsqu’il y a besoin de dire l’intensité de l’instant à saisir, l’heure favorable qui n’a rien à voir avec les soixante minutes du chronomètre.

Mais ce n’est pas encore tout à fait cela. Mes amies n’ont pas parlé de kairos mais d’un moment « hors du temps ».

L’une d’elles que j’interrogeais ensuite m’a répondu que cette expression fait sens pour elle par ce côté –ci l’expérience : Ralentir pour permettre la Rencontre, et ce, à un niveau d’intimité permis par le cadre et la confiance. Et elle a ajouté encore ceci : « Ce moment « hors du temps » renvoie à un espace d’accueil de soi et de l’autre par le biais de la créativité ».

Une autre a relu : « Ce hors du temps, c’est un temps gratuit, un temps que je m’octroie alors qu’il y a tant à faire » ; « ce temps de bibliothèque, je pourrais ne pas y aller, on ne m’attend pas spécifiquement, je sais que ton invitation est une invitation au partage, mais « ça se fera même si je n’y suis pas », je ne suis pas contrainte, je ne suis pas indispensable, on ne m’en voudras pas si je ne viens pas. Alors c’est vraiment une présence choisie, gratuite, volontaire, une disponibilité. Hors du temps aussi parce que je ne sais pas quelle heure il est quand je pars, je n’ai pas compté, je ne regarde pas ma montre, je me laisse guider. C’est très agréable, c’est rare, c’est précieux ».

Ce « hors du temps », je commence à mieux l’entendre maintenant ; c’est trop peu de dire seulement «hors du temps ordinaire »

Il me vient tout de go : « hors du temps » : Hors de ce qui essore… Pour un nouvel essor… »

Hors de ce qui essore quand nos vies prennent la forme d’une course ininterrompue de choses à faire, de listes à rayer, d’engagements à tenir, de soucis à porter…

Hors de l’accélération permanente, du temps qui file entre les doigts,

Hors du devoir d’être-là, de la nécessité de répondre présente,

Hors de la contrainte qu’on s’impose à soi-même ou rythmée par les autres.

Un temps gratuit donc

pris sur l’entêtement de la Montre,

prélevé sur la dîme de la Nécessité,

extrait de la masse compacte du Faire efficace.

Un temps pour rien de précis, rien d’attendu, rien de rentable, rien d’efficace au sens de la raison instrumentale.

Et puis encore un temps pour tout, plus précisément pour tout-peut-être, pour laisser advenir du possible, de l’in-oui, de la surprise…

et encore, et encore, pour vivre la possibilité de la Rencontre

simple, profonde,

où vibre un espace d’accueil

de soi et de l’autre

qui laisse entrevoir au fond des êtres

un désir semblable, une même soif reconnue entre toutes,

celle d’être révélé à soi-même dans sa réserve de créativité, d’inventivité,

et dont le cours d’être peut prendre un nouvel essor.

Le maigre filet d’eau peut devenir fontaine.

Il garde la mémoire enfouie de l’eau bouillonnante qui dévale les pentes, rebondit sur les pierres, se faufile entre les cailloux, disparait sous terre pour mieux réapparaitre quelques niveaux plus bas, chargée du passage par l’obscur.

Si jamais dans nos vies, nous n’expérimentons ces moments « hors du temps » tels que décrits ici, comment honorer cette part de nous-mêmes, la plus délicate et fragile, qu’on appelle l’âme ?

Vivre et revenir sur l’expérience pour la vivre jusqu’au bout,

Pour l’entendre dans ce qu’elle a à nous dire.

Je m’y suis sentie invitée…

Un temps de vacancepropice au « hors du temps » a fait le reste !

Laure, 26 avril 2024

Où es-tu ?

Où es-tu ?

Je lis en ce moment « Visiter nos cachettes » de Marie-Laure Durand (Le Cerf, 2023, 128 p.). Adam et Eve se cachent parmi les arbres pour ne pas montrer qu’ils sont nus car ils ont honte ; ils ont enfreint une limite, un interdit : ne pas manger le fruit d’un arbre, celui de la connaissance du bien et du mal (Gn 2, 25 ; 3 1-13). En disant « Où es-tu ? », Dieu propose à Adam et Eve une porte de sortie.

De ce livre présenté comme un voyage spirituel, je ne retiendrai que la question de Dieu : « Où es-tu ? » car cette question a résonné en moi de multiples façons :

   Où es-tu quand je compte sur toi et que tu te dérobes ?

   Où es-tu quand je te parle, quand j’espère ton attention ?

   Où es-tu quand tu rêves à un ailleurs au lieu de te confronter à la réalité de ce que tu vis, de ce que tu es ?

   Où es-tu, quand tu t’obstines à vouloir avoir raison ?

   Où es-tu quand tu te caches parce que tu ne te sens pas à la hauteur, parce que tu crains le jugement des autres, ou de les décevoir ? Qu’as-tu à protéger, à défendre? Qu’as-tu peur de perdre ?

Où es-tu quand j’ai faim ou soif, quand je suis nu, malade ou en prison (Mt 25, 31-46) ?

Où es-tu quand l’indifférence gagne la société et laisse prospérer violences et injustices ?

Je pourrais multiplier les situations de vulnérabilité, de nudité (« J’étais nu et je me suis caché », dira Adam à Dieu) où je n’ai pas saisi la question « Où es-tu ? » comme une ouverture, une liberté intérieure à construire, une responsabilité qui appelle à ne pas se dérober.

Heureusement, même dans ces situations, une seconde chance peut être donnée, comme elle l’a été pour Adam et Eve après leur expulsion du jardin d’Eden. Ils ont appris « de nouvelles façons de faire face (chacun) à sa propre nudité car celle-ci est incontournable. Être humain, le devenir un peu plus, c’est être nu et apprendre à vivre avec ».

Tout au long de sa vie, Jésus ne s’est pas dérobé. Il a été présent, il a affronté la réalité dans toute situation, que ce soit l’incompréhension de ses disciples ou la perversité de ceux qui voulaient sa mort. Au moment de sa passion, il a connu la vulnérabilité de la trahison, du mépris, des outrages, de la cruauté, de la nudité et il ne s’est pas dérobé. A la question « Où es-tu ? », Jésus a répondu en étant là, proche du réel tel qu’il est. Il ne fuit pas au moment de sa mort car il n’a pas fui au moment de sa vie… Jésus reste là à faire face aux événements qui constituent son existence ». « Voici l’homme » dira Pilate. Un homme vulnérable mais libre, qui n’a rien à défendre, rien à prouver, rien à perdre. Il a tout donné.

Dans nos groupes et communautés, comment nous aider mutuellement à grandir en liberté, sans être « prisonniers des cachettes qui gâchent la vie » ?  Dans la réciprocité de la rencontre, on ne peut ouvrir des chemins de vie que si, à la question « Où es-tu ? », on peut répondre « Me voici ! », tel/telle que l’on est, sans masque, dans la confiance.

Marie

3 mars 2024

J’habite le chemin

J’habite le chemin

Comme il m’est donné de l’habiter au jour le jour. Comme je peux et le mieux possible.

Habiter le chemin, demeurer en présence, persévérer dans l’effort  et accueillir les cailloux qui parsèment ce chemin inattendu.

J’apprends le verbe
La parole qui apaise, ouvre, structure, permet la compréhension du monde qui nous entoure.

Il se fait tard, on entre à l’auberge

Et Jésus est là sur la route avec nous. Il nous ouvre les Ecritures, met des mots sur ce que nous vivons.

« Notre cœur ne brûlait-il pas en nous tandis qu’il nous parlait en chemin et nous ouvrait les Ecritures ? »

Jésus brûle mon cœur par cette vie qu’il dépose en nous pour habiter le chemin.

Face à mes impuissances…

  • Comment lutter contre toute forme d’exclusion ?
  • De me sentir découragée par le chemin encore à faire pour lutter contre le réchauffement climatique

… Je décide d’aller.

Je vais en guetteur sur la brèche où me porte le vent.

Mes sens sont en alerte. Ma bienveillance aussi. Il y a une brèche, une ouverture, une possibilité et le vent me porte.
Ce n’est pas n’importe quel vent. J’ose croire que c’est celui de l’Esprit qui me conduira sur des chemins sûrs.

Je cherche la terre pacifiée où dire Notre Père sans oublier personne.

Pacifier ma terre, mon être, être en lien avec Celui qui me  donne la paix. Me présenter devant lui et présenter mes frères et sœurs en humanité.

Oublier personne représente pour moi une grande responsabilité, élargit mon espace, m’empêche de trop me regarder. C’est cela ma priorité.

Et ne pas trop être stressée : j’espère que je n’oublie personne !

Je guette, mais  je me rassure, je ne suis pas seule à guetter ! Le vent s’engouffre dans les brèches !

Ca va loin , La vie nous fait aller. Allons !

Laurence, 12 février 2024

La foi de Marthe (Jean 11 17-27)

La foi de Marthe (Jean 11 17-27)

Les sœurs de Lazare envoient chercher Jésus. Elles lui demandent seulement de venir. Il lui faudra du temps pour venir. Lazare meurt.

La part lumineuse de Marthe nous est offerte. Dans le contexte rude de la mort de son frère Lazare, elle témoigne de sa foi. Marthe fait le lien entre la foi juive qui est la sienne, et ce qui deviendra la foi chrétienne développée par les paroles de Jésus. Elle dit qui est Dieu pour elle : il est celui qui ressuscite les morts à la fin des temps. Elle pressent qu’il y a quelque chose d’autre, une nouveauté, à laquelle elle est en train de s’ouvrir. Nous sommes témoins de sa foi sous tension. La tension entre une résurrection dans l’au-delà confessée par Marthe : « Je sais qu’il ressuscitera au dernier jour », et une résurrection ici-bas, pour aujourd’hui, qui commence dans la foi par la rencontre avec Jésus-Christ.  « Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra : quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. ». C’est la tension que je connais bien entre ce que je vis, et ce que je crois.

Le Christ continue d’être auprès de nous, aujourd’hui, grâce aux femmes et aux hommes qui relaient sa Parole par l’amour de leur prochain. Dans ma prière, seule ou avec d’autres, je demande au Christ de venir auprès de nous. Ce récit nous dit qu’il ne nous abandonnera pas. Il viendra, il pleurera, il nous dira quoi faire, il agira lui aussi… et nous ressusciterons. Le « faire confiance » essentiel proposé par Jésus comme chemin de résurrection est cette demande en humilité de nous relever, de nous entraîner à ouvrir des chemins de vie.

« Crois-tu cela ? » demande Jésus à son amie Marthe. J’aime cette question de Jésus. Elle ne pose pas la foi comme une évidence. Elle laisse chacune, chacun, se déterminer, en toute liberté, sans emprise. La question de Jésus attend une réponse à rechercher en soi.  Chaque homme de par le monde peut donner une réponse, comme ne pas la donner. Dans cet espace se déploie notre liberté.

« Enlevez la pierre » dit plus tard Jésus. Ils hésitent : « Seigneur, il sent déjà ». Il faut aller au fond des choses. Le Christ nous y aide, avec cette confiance en l’amour qui ne se lasse pas, ne se décourage pas.  Nous n’avons plus à avoir peur de laisser sa lumière entrer dans nos tombeaux. Ce sont justement nos parts d’ombres qui ont besoin de sa lumière.

« Seigneur, viens et vois ! ». Il s’approche du tombeau ouvert, il appelle son ami, Lazare sort au jour. Accompagnés par le Christ, ensemble, nous « verrons la gloire de Dieu ».

Je lis là une descente aux abîmes grâce au Christ, une descente au cœur du lieu où séjourne en nous la mort. Si Jésus peut y aller, c’est parce qu’il est appelé par les proches de Lazare, et ce sont eux qui roulent la pierre (ce n’est pas Lazare qui pouvait faire ces deux choses), rôle primordial de qui se fait proche. Parfois, il est possible de vivre une relation directe avec le Christ, comme Marthe qui commence à ressusciter dans sa démarche solitaire vers Jésus, dans un dialogue intime avec lui. Parfois on ne peut s’en sortir seul. Nous avons alors besoin d’autres pour qu’ils amènent le Christ à notre porte, pour qu’ils enlèvent les lourdes pierres qui font obstacle entre lui et nous, et les fines bandelettes qui nous empêchent d’avancer.

Proposer, inviter en des espaces ouverts, pour accueillir et apporter interrogations, doutes, vides sur un tempo viable pour tout état de vie.  Découvrir ensemble au cœur même des épreuves et des déceptions, découvrir face aux réalités qui peuvent devenir obstacle à la foi, une écoute qui est et sera présence, accompagnement, signe fraternel de l’amour du Christ. De tels espaces existent, de nouveaux espaces s’inventeront.

Geneviève, 2 février 2024

Le provisoire et l’éternel

Le provisoire et l’éternel

Le soir du 31 décembre, nous nous sommes mis en route sur les hauteurs, dans l’espoir d’admirer le coucher de soleil.

Il était là, perçant les nuages, brillant de « mille feu ».

Dernier coucher de soleil de l’année 2023…

Nous entrions dans la nuit du réveillon, avec une coupe de champagne à la main, au milieu des herbes sèches recouvertes de neige.

En contre-bas, deux chiens aux abois suivaient notre trace et précédaient leur maître, lui aussi en chemin vers la lumière.

Arrivant à notre hauteur, le jeune homme s’est vu offrir une coupe de réjouissances inespérée et l’a bue avec grande joie.

Les chiens qui étaient menaçants au loin s’étaient tus maintenant. Ils remuaient joyeusement la queue en nous tournant autour. Ils communiaient à leur façon à l’élargissement du cercle fraternel et mieux encore : au passage de la menace ou du rejet à la grâce de la rencontre !

Nous avons levé notre verre à l’amitié, à la beauté de la lumière, au passage de l’an nouveau et secrètement à cette promesse d’aube nouvelle lorsque l’ « étranger » devient « ami », « frère », « compagnon de cheminement » dans la quête de la clarté d’en haut…

Ce dimanche 7 janvier, nous fêtons l’Epiphanie du Seigneur :

« Ce mystère, c’est que toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l’annonce de l’Evangile » dit Paul dans sa Lettre aux Ephésiens (3,6)

Les mages viennent de loin, ils cheminent vers la lumière et avec elle ; « Quand ils virent l’étoile, ils se réjouirent d’une très grande joie ».

On connait assez bien le phénomène d’attraction de la Lune sur la Terre, mais de quelle attraction s’agit-il ici ?

C’est une attraction du cœur qui voudrait concerner tous les humains de cette Terre…

Elle n’est pas de l’ordre des lois de la physique, elle est soumise à bien des aléas et forces contraires. Il n’existe pour elle aucun contrat d’assurance ; elle est même assurée de ne jouir d’aucune stabilité ! Comme un lever de soleil recommencé chaque jour, il lui faut un « oui » prononcé chaque matin.

Mais si notre cœur est intermittent, l’attraction, elle, est éternelle !

Entendre, par-delà la fureur du monde et le désespoir qui nous prend parfois à la gorge (à regarder ce que l’humain peut faire à un autre humain), que Dieu en Jésus Christ nous cherche le premier, qu’il guette parmi le treillis le visage de chacun.e, toujours et encore sans se lasser. Il est d’une infinie patience, d’un amour irrépressible.

« Seigneur à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle ! » (Jn 6, 68)

Par-delà le provisoire qui marque nos vies, nos corps et nos histoires, l’éternité d’une Présence aimante, appelante, nous est promise. Nous cheminons vers l’Etoile chaque fois qu’il y a dans ce « nous » le rejet de toute clôture et toujours de l’ouverture… Elle commence dans le secret du cœur et s’étend à l’immensité du ciel !

Laure, dimanche 7 janvier 2024, Fête de l’Epiphanie

Marcher

Marcher

Il y a mille et une façons de marcher…

Il y a mille et une raisons de marcher…

Il y a mille et une destinations pour marcher

Quelle joie pour les jeunes parents lorsque, pour la première fois, ils voient marcher leur enfant !

Quelle joie pour une équipe médicale lorsque le patient arrive de nouveau à marcher au lendemain d’une grave opération du genou !

Quelle joie pour l’aventurier débarquant de sa goélette de pouvoir enfin marcher sur la côte aperçue depuis des dizaines de milles nautiques !

Dans le désert, le peuple hébreu marcha de longues années…

Dans le désert, Jésus marcha en quête de la volonté de Dieu son Père…

Dans le désert, Charles de Foucauld marcha à la rencontre des Touaregs…

Voici quelques semaines, sur l’ile de Shikoku, marcher fut mon quotidien.

De temple en temple, comme un henrō japonais, en quête d’infini, à la recherche de l’Autre

Sur le chemin parcouru depuis des siècles et des siècles par le pèlerin shintoïste ou bouddhiste.

Se laisser guider dans un monde inconnu par l’imperceptible vibration du gong invitant à entrer dans l’espace sacré…

Prendre le temps de se purifier à la source jaillissante pour permettre au silence de féconder son cœur…

Murmurer paisiblement au pied des marches du temple quelques versets du psaume 140 :

Seigneur, je t’appelle : accours vers moi ! Écoute mon appel quand je crie vers toi ! Que ma prière devant toi s’élève comme un encens, et mes mains, comme l’offrande du soir. Mets une garde à mes lèvres, Seigneur, veille au seuil de ma bouche. Ne laisse pas mon cœur pencher vers le mal ni devenir complice des hommes malfaisants.

Au même moment, à des milliers de kilomètres, tout à l’Ouest, des centaines de milliers de Gazaouis marchaient vers le Sud, fuyant les bombardements incessants, laissant derrière eux, sous les décombres, un frère, une mère, un proche, un voisin…

Marcher dans le dénuement... Marcher dans le désarroi... Marcher dans la terreur

Marcher pour ne pas mourir... Marcher pour vivre.Marcher pour un avenir...

Marcher… Marcher… Marcher…

Aussi, dimanche 12 novembre 2023…

Combien ont-ils été à marcher contre l’antisémitisme et le racisme ?

Combien ont-ils été à affirmer haut et fort que tout être humain est sacré car créé à l’image de Dieu ?

Combien ont-ils été à s’engager à agir pour permettre à tout peuple d’avoir un Etat, en particulier Israéliens et Palestiniens, Russes et Ukrainiens, Arméniens et Azerbaïdjanais ?

Combien ont-ils été à oser passer la porte du Cœur de l’Altérité, partagée et reconnue ?

Vincent Feroldi, 18 novembre 2023

L’Etre ne passera pas…

L’Etre ne passera pas…

Cet été, j’ai mis à profit mon séjour favergeois pour rendre visite à quelques personnes, notamment des proches, en EHPAD dans la région.

Ma visite à R. m’a enseignée.

Dès mon arrivée, en m’accueillant avec le sourire, il m’annonce une nouvelle perte : il me reconnait mais ne sait pas dire mon nom. Il me montre une affiche qui prévient le visiteur d’inscrire son nom sur le cahier des visites.

A plusieurs reprises, pendant la rencontre, nous le lirons et cela nous permettra de parler des uns et des autres, de leur place dans sa vie, de son histoire, de sa famille, de son ancien travail.

Sa mobilité se réduit – il se déplace en fauteuil -, son espace rétrécit aussi. Il est là devant sa table de 80 cm par 50 et tout est à portée de main, de regard et de cœur : les photos des êtres chers de sa vie, son cahier, ses rendez-vous médicaux, ses prières. Plusieurs fois, il sortira des photos d’une précieuse enveloppe, des cartes postales, celle écrite par sa petite fille porteuse d’un handicap. Il les commente ; ému, il y revient. Il y a aussi les nouveaux liens crées à l’EHPAD. Tout est là dans cet espace réduit mais vivant.

J’ai laissé ma trace sur le cahier : mon nom et quelques nouvelles de connaissances communes. Toute sa vie est rassemblée dans ce petit espace et je me suis dit : « Il est complètement là », à me rendre témoin de ce qui l’habite, de ceux et celles qui font sa joie.

En partant, j’ai pensé que, quand tout semble s’en aller, il reste l’être et lui, il ne s’en va pas. Et c’était cadeau. Sans doute avais-je en moi cette parole lue le matin : « J’ai l’intuition que l’être de l’individu ne peut être détruit » (Bernard Feillet, L’arbre dans la mer, Desclée de Brouwer, 2002, 149 p.). J’avais noté cette phrase parce que je partage cette intuition et, quand quelqu’un vient la conforter, j’en suis heureuse. Je peux noter précisément le lieu, la personne et le moment de la révélation pour moi de l’indestructibilité de l’être en chacun de nous. Lytta Basset le nomme notre « ego eimi », en écho avec le « Je suis » de Jésus.

L’Etre ne passera pas…

De même, « mes paroles ne passeront pas », dit Jésus.

J’aime accueillir qu’il y a dans l’« ego eimi » du Christ, dans ses paroles, dans notre être à chaque humain, de la vie éternelle.

Cet été, R. me l’a rappelé.

Chantal

16 septembre 2023

Le regard

Le regard

J’ai ces jours à l’esprit et dans le fond du cœur un mot : « regard ». Je m’attable avec lui et cherche à ouvrir l’oreille…

L’œil et le regard… L’œil ne suffit pas à faire le regard ; il y a dans le regard cette énigmatique « présence » de l’être aimé, du proche ou du lointain et, plus largement, de l’autre vivant. Dernièrement, j’arpentais avec mon cousin une aiguille peu fréquentée au-dessous du Lac blanc dans le massif du Mont Blanc. Nous sommes arrivés à un endroit où des bouquetins étaient au repos. Nous nous sommes mutuellement regardés : ils jaugeaient notre potentielle dangerosité, nous jaugions le seuil de proximité tolérable… Mutualité des présences. Le regard échangé fait sortir de l’indifférence et de l’anonymat le plus strict. On ne partage rien de semblable avec des bouquetins ou des chamois, mais on peut partager un regard avec cette signification minimale ou magistrale : ta présence ne m’est pas indifférente.

L’âme et le regard… Il y a dans le « regard » une dimension spirituelle et, avant que cette dimension intéresse les choses de la foi, elle entre en contact avec ce qui fait la vie humaine : liberté et responsabilité, espérance et désespérance, horizon d’attente… On entend souvent : « Tout dépend du regard que l’on porte sur les choses » pour expliquer la variation presque infinie des façons d’être-au-monde et d’habiter nos vies, le rapport au commun, aux « voisins », aux « lointains », etc. Notre regard est coloré par des aspects qui nous façonnent, il n’est pas « hors sol ». Il s’inscrit dans une histoire personnelle, dans une culture, dans une affectivité et une subjectivité propres. Cependant, nous avons l’intuition que le regard est un espace de liberté toujours possible, un espace à conquérir et à reconquérir souvent.

Face à l’adversité, face à l’événement qui s’impose, face au réel contre lequel on bute, la sagesse suggère : « Est-ce possible de regarder autrement pour vivre autrement ? ». On espère, au travers des capacités du regard, des ouvertures inespérées ! Lorsque nous en sommes témoins dans l’accompagnement de patients ou de proches, nous en sommes toujours éduqués, nourris, émerveillés ; ces regards secouent notre scepticisme ou notre tendance au découragement. Ils sont des puits de lumière, non pas dans nos déserts de sable, mais dans nos nuits sans étoiles. Et pas besoin d’attendre d’être au bord du désespoir pour vivre, dans la quotidienneté des jours, la force des regards ! On préfère nettement ceux qui nous réjouissent le cœur et le dilatent, par opposition à ceux qui nous le serrent et nous le rabougrissent !  

Je lis en ce moment les « Sermons aux oiseaux » de Frère François Cassengéna Trévedy*. Il écrit ceci :

« « Vers toi je lève mon âme dit le psalmiste (Ps 24, 1). Il dit en un autre psaume : « Vers toi je lève les yeux » (Ps 122,1). C’est tout pareil car, au fond, l’âme est essentiellement regard » ».

Je trouve là une résonance.

L’amour en acte, dans l’effectivité du quotidien, passe par le soin de notre regard. Voilà ce que je réentends. Non seulement pour nous-mêmes, mais pour l’atmosphère, l’ambiance, le climat relationnel dans lequel nous sommes insérés, pris ensemble, tissés avec d’autres.

La vie s’échauffe de multiples manières dans la société ; il y a l’attente d’un regard, non pas venu du froid polaire, mais du Royaume de la « douceur » !

Anne Dufourmentelle dit qu’« elle porte la responsabilité du vivant. Sans douceur pas d’être au monde humain. Aucune traduction possible autre que violente. » Nous v’là avertis.

Sans illusion sur notre nature humaine « mélangée » et sur la réserve de violence tapie en chacun.e, je voudrais faire mienne cette espérance, ce « miracle de possibilité » :

« Dessous est la douceur, tapie. Sous chaque chose regardée, juste la ligne en dessous, c’est là, sous chaque chose touchée, chaque mot prononcé, chaque geste commencé, comme la ligne mélodique qui accompagne une ligne chantée. »

La douceur n’est en rien la niaiserie, elle est une puissance, car elle a un pouvoir de transformation sur les êtres et les choses.

En écho, François Cassengéna-Trevedy écrit :

« C’est à l’intérieur de nous-même que l’homme nouveau sera pris et le vieil homme laissé. La Lumière de Dieu retiendra en nous ce qui lui est apparenté, tandis que nos ténèbres s’en iront aux ténèbres. Non, pas un atome de lumière en nous ne sera perdu : il suffit qu’un jour, une fois, une bonne fois, nous ayons levé notre âme vers Dieu. Dieu mendie nos regards, et puis il les récolte, et puis il les collectionne amoureusement chez lui, comme des diamants, surtout lorsqu’il s’y mêle des larmes »

J’en viens pour finir à l’évangile de ce dimanche ((Matthieu 15, 21-28). Je cherche à changer de regard sur la réception de cet évangile. Je me suis souvent offusquée des paroles mises dans la bouche de Jésus, vivant mal ce qui pouvait être considéré comme du mépris. Aujourd’hui, je suis davantage sensible à la rencontre entre ces deux regards, ces deux histoires, à l’échange de lumière qui s’opère entre eux, sans taire la rugosité de la rencontre.

« Femme, grande est ta foi, que tout se passe pour toi comme tu le veux », dit Jésus à la Cananéenne au verset 28.

Liberté et fraîcheur du regard de Dieu au travers de l’ouverture des yeux de Jésus

Jour de Royaume

Douceur retrouvée, ouvrant l’avenir

La foi hors frontières, trésor d’humanité, reconnue et admirée par Jésus, permet le miracle

Lever notre âme vers Dieu…

et demander que son regard transforme et éclaire le nôtre…

Laure

* François Cassingena-Trévedy, Sermons aux oiseaux, coll. Spiritualités, Albin Michel, 2023, 296 pages, 21,90 euros

Le producteur d’abricots

Le producteur d’abricots

« Sur votre route proclamez que le Royaume des cieux est tout proche » Mt 10, 7

Je m’arrête hier soir sur la place du marché, attirée par un bel étal d’abricots de la Drôme. Un homme au visage doux est devant ses barquettes simplement posées sur une planche et deux tréteaux.

Je lui commande une barquette. Il y a un abricot pourri au fond. Je fais une brève remarque et tout en m’indiquant qu’il avait aussi repéré, il l’enlève et me donne deux beaux abricots en complément.

Je lui dis : « Vous êtes généreux »

Il me répond : « C’est la nature qui est généreuse, Madame. C’est elle qui donne tout cela. Et puis, sincèrement, vous savez, plus on donne, plus on reçoit ».

Je le remercie de cette bonne parole et m’en vais le sourire aux lèvres.

Il me livrait là « le fruit magnifique » qui semblait produit à partir de ses propres racines, sol, tronc et branches de sa vie. Une sorte de maxime de vie, solidement enracinée en lui.

Il me transmettait une parole de lumière et venait (r)allumer mon cierge comme, lorsque dans les églises, à la veillée pascale, on se transmet de proche en proche cette Lumière du Ressuscité qui veut se diffuser dans tout le Corps de l’humanité.

Grâce à lui, je ré-accueillais au fond du cœur le désir de vivre de cette Lumière.

Laure