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Le regard

Le regard

J’ai ces jours à l’esprit et dans le fond du cœur un mot : « regard ». Je m’attable avec lui et cherche à ouvrir l’oreille…

L’œil et le regard… L’œil ne suffit pas à faire le regard ; il y a dans le regard cette énigmatique « présence » de l’être aimé, du proche ou du lointain et, plus largement, de l’autre vivant. Dernièrement, j’arpentais avec mon cousin une aiguille peu fréquentée au-dessous du Lac blanc dans le massif du Mont Blanc. Nous sommes arrivés à un endroit où des bouquetins étaient au repos. Nous nous sommes mutuellement regardés : ils jaugeaient notre potentielle dangerosité, nous jaugions le seuil de proximité tolérable… Mutualité des présences. Le regard échangé fait sortir de l’indifférence et de l’anonymat le plus strict. On ne partage rien de semblable avec des bouquetins ou des chamois, mais on peut partager un regard avec cette signification minimale ou magistrale : ta présence ne m’est pas indifférente.

L’âme et le regard… Il y a dans le « regard » une dimension spirituelle et, avant que cette dimension intéresse les choses de la foi, elle entre en contact avec ce qui fait la vie humaine : liberté et responsabilité, espérance et désespérance, horizon d’attente… On entend souvent : « Tout dépend du regard que l’on porte sur les choses » pour expliquer la variation presque infinie des façons d’être-au-monde et d’habiter nos vies, le rapport au commun, aux « voisins », aux « lointains », etc. Notre regard est coloré par des aspects qui nous façonnent, il n’est pas « hors sol ». Il s’inscrit dans une histoire personnelle, dans une culture, dans une affectivité et une subjectivité propres. Cependant, nous avons l’intuition que le regard est un espace de liberté toujours possible, un espace à conquérir et à reconquérir souvent.

Face à l’adversité, face à l’événement qui s’impose, face au réel contre lequel on bute, la sagesse suggère : « Est-ce possible de regarder autrement pour vivre autrement ? ». On espère, au travers des capacités du regard, des ouvertures inespérées ! Lorsque nous en sommes témoins dans l’accompagnement de patients ou de proches, nous en sommes toujours éduqués, nourris, émerveillés ; ces regards secouent notre scepticisme ou notre tendance au découragement. Ils sont des puits de lumière, non pas dans nos déserts de sable, mais dans nos nuits sans étoiles. Et pas besoin d’attendre d’être au bord du désespoir pour vivre, dans la quotidienneté des jours, la force des regards ! On préfère nettement ceux qui nous réjouissent le cœur et le dilatent, par opposition à ceux qui nous le serrent et nous le rabougrissent !  

Je lis en ce moment les « Sermons aux oiseaux » de Frère François Cassengéna Trévedy*. Il écrit ceci :

« « Vers toi je lève mon âme dit le psalmiste (Ps 24, 1). Il dit en un autre psaume : « Vers toi je lève les yeux » (Ps 122,1). C’est tout pareil car, au fond, l’âme est essentiellement regard » ».

Je trouve là une résonance.

L’amour en acte, dans l’effectivité du quotidien, passe par le soin de notre regard. Voilà ce que je réentends. Non seulement pour nous-mêmes, mais pour l’atmosphère, l’ambiance, le climat relationnel dans lequel nous sommes insérés, pris ensemble, tissés avec d’autres.

La vie s’échauffe de multiples manières dans la société ; il y a l’attente d’un regard, non pas venu du froid polaire, mais du Royaume de la « douceur » !

Anne Dufourmentelle dit qu’« elle porte la responsabilité du vivant. Sans douceur pas d’être au monde humain. Aucune traduction possible autre que violente. » Nous v’là avertis.

Sans illusion sur notre nature humaine « mélangée » et sur la réserve de violence tapie en chacun.e, je voudrais faire mienne cette espérance, ce « miracle de possibilité » :

« Dessous est la douceur, tapie. Sous chaque chose regardée, juste la ligne en dessous, c’est là, sous chaque chose touchée, chaque mot prononcé, chaque geste commencé, comme la ligne mélodique qui accompagne une ligne chantée. »

La douceur n’est en rien la niaiserie, elle est une puissance, car elle a un pouvoir de transformation sur les êtres et les choses.

En écho, François Cassengéna-Trevedy écrit :

« C’est à l’intérieur de nous-même que l’homme nouveau sera pris et le vieil homme laissé. La Lumière de Dieu retiendra en nous ce qui lui est apparenté, tandis que nos ténèbres s’en iront aux ténèbres. Non, pas un atome de lumière en nous ne sera perdu : il suffit qu’un jour, une fois, une bonne fois, nous ayons levé notre âme vers Dieu. Dieu mendie nos regards, et puis il les récolte, et puis il les collectionne amoureusement chez lui, comme des diamants, surtout lorsqu’il s’y mêle des larmes »

J’en viens pour finir à l’évangile de ce dimanche ((Matthieu 15, 21-28). Je cherche à changer de regard sur la réception de cet évangile. Je me suis souvent offusquée des paroles mises dans la bouche de Jésus, vivant mal ce qui pouvait être considéré comme du mépris. Aujourd’hui, je suis davantage sensible à la rencontre entre ces deux regards, ces deux histoires, à l’échange de lumière qui s’opère entre eux, sans taire la rugosité de la rencontre.

« Femme, grande est ta foi, que tout se passe pour toi comme tu le veux », dit Jésus à la Cananéenne au verset 28.

Liberté et fraîcheur du regard de Dieu au travers de l’ouverture des yeux de Jésus

Jour de Royaume

Douceur retrouvée, ouvrant l’avenir

La foi hors frontières, trésor d’humanité, reconnue et admirée par Jésus, permet le miracle

Lever notre âme vers Dieu…

et demander que son regard transforme et éclaire le nôtre…

Laure

* François Cassingena-Trévedy, Sermons aux oiseaux, coll. Spiritualités, Albin Michel, 2023, 296 pages, 21,90 euros

Le producteur d’abricots

Le producteur d’abricots

« Sur votre route proclamez que le Royaume des cieux est tout proche » Mt 10, 7

Je m’arrête hier soir sur la place du marché, attirée par un bel étal d’abricots de la Drôme. Un homme au visage doux est devant ses barquettes simplement posées sur une planche et deux tréteaux.

Je lui commande une barquette. Il y a un abricot pourri au fond. Je fais une brève remarque et tout en m’indiquant qu’il avait aussi repéré, il l’enlève et me donne deux beaux abricots en complément.

Je lui dis : « Vous êtes généreux »

Il me répond : « C’est la nature qui est généreuse, Madame. C’est elle qui donne tout cela. Et puis, sincèrement, vous savez, plus on donne, plus on reçoit ».

Je le remercie de cette bonne parole et m’en vais le sourire aux lèvres.

Il me livrait là « le fruit magnifique » qui semblait produit à partir de ses propres racines, sol, tronc et branches de sa vie. Une sorte de maxime de vie, solidement enracinée en lui.

Il me transmettait une parole de lumière et venait (r)allumer mon cierge comme, lorsque dans les églises, à la veillée pascale, on se transmet de proche en proche cette Lumière du Ressuscité qui veut se diffuser dans tout le Corps de l’humanité.

Grâce à lui, je ré-accueillais au fond du cœur le désir de vivre de cette Lumière.

Laure

Samedi de silence – Samedi de vide

Samedi de silence – Samedi de vide

Nous avons traversé déjà un Samedi de vide. Temps du doute et de la mort. Deuil des êtres, des choses, du passé. Immobilisé(e)s par l’amertume, le ressentiment, le poids de la culpabilité, le découragement, le sentiment d’absurde, la lourdeur de notre humanité.

Combien ce temps a-t-il duré ?

Quelques heures, quelques jours ?

Des mois, voire des années pour celles et ceux qui ont traversé les plus lourdes épreuves.

Mais l’histoire, notre histoire, ne s’arrête pas à ce samedi.

La mort n’aura pas le dernier mot. Nous serons ressuscité(e)s.

Lorsque nous entendrons une parole de vie à laquelle nous accorderons du crédit, de la foi, alors nous serons ressuscité(e)s.

Lorsque nous cesserons de nous débattre avec la mort et que nous nous abandonnerons entre les mains de la vie, alors nous serons ressuscité(e)s.

Lorsque nous croirons la promesse qui nous est faite, que les textes bibliques charrient et tentent de communiquer, lorsque quelqu’un nous l’aura parlée,  quelqu’un ou un ami autour de la table d’un repas partagé, alors nous serons ressuscité(e)s.

Alors, ce sera Dimanche.

Ce sera la vie comme une eau donnée.

La vie aura retrouvé de la saveur, du sens, de la chaleur reçue et donnée.

Alors nous  vivrons pour ce à quoi nous avons été appelé(e)s, pour la joie et pour la vie partagée.  

L’Evangile nous renvoie à la vie contre toute attente.

Persévérer dans l’être. Vivre pour ce à quoi nous sommes appelés, pour la joie pascale, pour la vie partagée.

Le Christ continue d’être avec nous tous les jours, dans notre quotidien.

Christ est vivant !

Belle lumière pascale.

Geneviève

Temps d’Avent

Temps d’Avent

Le vert fait place au violet…

La pluie fait place à la neige…

Les feuilles mortes font place au froid vif…

L’ordinaire fait place à l’Avent…

Nous changeons d’année liturgique…

Un nouveau cycle s’inaugure…

Pourtant, cette année, la magie habituelle n’opère pas.

Partir à la recherche du carton aux décorations de Noël,

Sortir la crèche de son écrin de protection,

Commencer à réfléchir aux différents menus de fête,

M’apparaissent bien secondaires.

Ma tête est ailleurs…

Se protéger contre la pandémie toujours là,

Se faire vacciner contre la grippe,

Regarder attentivement les prix sur les étiquettes des produits,

Brancher la 26 pour connaître les dernières informations sur l’Ukraine,

Trembler à l’idée qu’un nouveau scandale touche mon Eglise,

Prendre des nouvelles du dernier ami touché par le cancer,

Accompagner le patient en fin de vie…

Voilà ce qui est devenu premier et essentiel.

Alors, si Avent rime pour moi avec conversion,

Cette année, préparation rime avec innovation.

Je me sens appelé

Non pas à reproduire ce que j’ai toujours fait en temps d’Avent,

Mais à creuser avec d’autres de nouveaux sillons.

Car l’heure est aux profonds changements.

J’ai donc bien envie de demander dans quelques semaines

Au p’tit enfant qui va naître

De me pousser à me délester sans crainte

De mes habits et habitudes d’antan

Pour me revêtir de la tenue du pèlerin,

Empruntant avec bien d’autres pèlerins

Le chemin de l’inattendu et de l’impensable

Qu’il aura eu la bonne idée de baliser lui-même

Puisqu’il a pris soin de se définir un jour

Comme le Chemin, la Vérité et la Vie.

Vincent Feroldi, 24 novembre 2022

Le pari de l’espérance ?

Le pari de l’espérance ?

Dans le fini de nos vies s’ouvre l’infini.

L’espérance comme une expérience universelle, liée à la vie même. Tout être humain peut la vivre ; ce qui est vécu – éprouvé – partagé est si difficile à mettre en mots. Chaque démarche est spécifique, avec des résonances possibles – se garder de comparer. Comment rendre compte de mon expérience de l’espérance, de ce que j’en vis avec d’autres ?

Ni raisonnement, ni objet ni contenu à décrire, l’espérance est imprévisible, comme un pas de côté. Elle donne de prendre en compte le temps et  la vie qui vient avec la confiance en une ouverture. Dans le fini de nos vies s’ouvre l’infini. C’est le premier pas qui ouvre l’inconnu, je ne sais pas où ni comment je vais soutenir Z. dans le désarroi qui l’étouffe mais c’est en tentant des petites choses minuscules que nous découvrirons ensemble et avec d’autres que oui c’est possible d’oser regarder la vie qui vient. La Bible me parle de cette alliance pour traverser la mer. Je connais – nous connaissons femmes et hommes qui affrontent la traversée sans entendre cette promesse d’alliance. L’espérance est imprévisible, elle se tient dans l’ouverture des possibles, dans cette sensibilité à l’avènement de l’infini dans le fini. 

La foi en Christ Vivant vient dire en moi la source de l’espérance. Sans crispation volontariste, elle crée l’énergie pour imaginer autrement; elle n’est pas une illusion, elle n’est pas une idéologie, elle me donne, elle nous donne un regard différent sur le réel. Le pas de côté. Comme une levée du jour, elle se tient du côté d’une éclosion à l’intime, elle éclaire l’empêtrement – les nœuds – l’obscur et permet de dire oui à faire un pas autrement. L’espérance se donne à nous comme une puissance de libération, de décloisonnement, sans assurance de résultat, avec légèreté, sans bruit. Elle nous ouvre à de nouvelles compréhensions.

Fragilité de l’espérance. La trace concrète, tangible, en est dans les gestes de bonté, d’attention, de chemin de pardon, d’amour, de respect du temps de l’autre, de résistance au mal, d’engagement au quotidien.

Qu’est ce qui naît de mon espérance ? Elle m’implique dans la relation à autrui.

Patience douce et respect du temps de l’autre avec humour et confiance, l’espérance tisse la création du quotidien de la vie conjuguale, familiale et développe leur ouverture.

Associations, communautés peuvent naître de l’espérance, de ce désir de la vie. Je vis, je tiens l’espérance partagée dans notre aventure collective en l’association privée de fidèles de la Pierre Roulée, dont nous connaissons les fondements, les chemins de conversion, le sillon spirituel, l’unité dans la diversité de nos tempéraments – de nos préoccupations – de nos dons – de nos vies, l’ancrage ecclésial. Je croise avec intérêt vif et attention aigüe d’autres témoignages tissant une existence à la suite du Christ aujourd’hui, une dynamique de relations, des solidarités. Je relève aujourd’hui avec vous, au fil de mes lectures et de quelques rencontres, des lignes de force, des attitudes: prendre soin de la vie, partager le repas, prier ensemble et lire la parole de Dieu, connaître et s’impliquer dans la vie locale, faire appel à des médiations inspirées de la non violence lors des divergences et conflits. Je reprends les piliers écrits par C. Pedotti et A. Soupa : choisir Jésus, redevenir nomades, affirmer la dignité de l’être humain, laisser Dieu nous échapper, chérir la liberté, faire face au mal, aimer l’avenir. Il ne s’agit pas de faire un inventaire, plutôt d’ouvrir les oreilles à la créativité dans l’incertitude et de  débattre, de s’engager femmes et hommes dans une œuvre de paroles avec des mots pour aujourd’hui, de contribuer à la « spiritualité des lisières (Jean Lavoué) » .

Ce qui nous lie et nous rend libres est le souffle de l’Esprit. Cet Esprit créatif nous élargit, nous pousse, je l’espère, à créer avec d’autres des formes écclésiales inventives qui nous rapprochent de manière concrète de la vie en communion. Espérance, espace vaste, dimension relationnelle.

« Dieu est le poète du monde qu’il dirige avec une tendre patience par sa vision de vérité, de beauté et de bonté. »

Alfred North Whitehead (Procès et réalité)

Le poème est le Verbe de Dieu. Il est à l’oeuvre en nous, entre nous. Accueil et réciprocité.

Geneviève     10 novembre 2022

Complies

Complies

Depuis le début de la pandémie de Covid, il y a deux ans, j’ai pris l’habitude de prier les complies le soir, à peu près à l’heure où nos amis des monastères que nous connaissons les chantent.

J’aime les hymnes que je connais par cœur ; j’ai eu plus de difficultés avec les psaumes, surtout celui du vendredi soir. Mais je les ai apprivoisés, je les ai faits miens en pensant à tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, les vivent.

J’aime tout ce qu’ils expriment de la vie des hommes et des femmes, de ma vie aussi, joyeux ou plaintifs, dans la gratitude ou la désespérance.

J’aime lire à voix haute ceux qui expriment la louange :

   « Vous tous, bénissez le Seigneur…

      Levez les mains et bénissez le Seigneur. » (psaume 133)

Et j’aime particulièrement le psaume 30 du mercredi où je retrouve la joie de l’expérience personnelle souvent vécue et la spiritualité de La Pierre Roulée, celle de l’ouverture :

   « Ton amour me fait danser de joie…

      Devant moi, tu as ouvert un passage. 

      …  Mon cœur exulte, mon âme est en fête…

      Tu m’apprends le chemin de la vie,

      Devant ta face, débordement de joie. »

Il y a aussi de la supplication lorsque s’élève vers Dieu la plainte du psalmiste comme dans le psaume 85 :

   « Ecoute, Seigneur, réponds-moi,

      Car je suis pauvre et malheureux. »

Avec, dans le même psaume, cette confiance capable, au milieu de la déréliction, de rendre grâce à Dieu, de reconnaître son amour :

   « Je te rends grâce de tout mon cœur

      Il est grand, ton amour pour moi : tu m’as tiré de l’abîme des morts. »

Je ressens aussi certains soirs, l’urgence du psalmiste (psaume 142), de me tourner vers Dieu :

   « Seigneur, entends ma prière,

      Dans ta justice, écoute mes appels, Dans ta fidélité, réponds-moi.

      … Le souffle en moi s’épuise, mon cœur, au fond de moi, s’épouvante…

      Me voici devant toi comme une terre assoiffée. 

      Vite, réponds-moi, Seigneur, Je suis à bout de souffle ! »

Mais toujours cette confiance comme dans ce psaume 142 :

   « Fais que j’entende au matin ton amour, Car je compte sur toi.

      Montre-moi le chemin que je dois prendre : Vers-toi j’élève mon âme.

      … Pour l’honneur de ton nom, Seigneur, fais-moi vivre.

      A cause de ta justice, tire-moi de ma détresse. »

Le plus douloureux car sans ouverture est le psaume 87 du vendredi soir. J’ai mis longtemps à prononcer les paroles sans effroi, effroi d’autant plus grand que j’associe à cette prière toutes celles et tous ceux qui, dans le monde et près de chez nous, vivent cela – tous ceux dont personne ne veut se soucier ou garder le souvenir, tous ceux qui se sentent rejetés, même par Dieu :

   « Mon âme est rassasiée de malheur,

      Ma vie est au bord de l’abîme, Ma place est parmi les morts.

      Le poids de ta colère m’écrase, Enfermé, je n’ai pas d’issue. »

Et pourtant :

   « Je t’appelle, Seigneur, tout le jour

      … Je crie vers toi, Seigneur »

Mais le malheur est trop grand, le Seigneur trop lointain pour qu’il y ait place pour autre chose qu’une plainte sans réponse :

   « Pourquoi me rejeter, Seigneur,

      Pourquoi me cacher ta face ?

      … Ma compagne, c’est la ténèbre. »

C’est dans le psaume 90 du dimanche que l’on peut entendre la réponse de Dieu :

   « Puisqu’il s’attache à moi, je le délivre ;

      … Il m’appelle, et moi, je lui réponds ;

      Je suis avec lui dans son épreuve. »

Quoi qu’expriment les psaumes, de soir en soir, je les habite sans me lasser car ils disent, avec un souffle puissant, tout ce que les humains peuvent vivre, du plus joyeux au plus tragique. Et Jésus, comme le peuple juif, les a priés dans l’allégresse comme dans la déréliction.

« Dans les pires détresses, certains profèrent un chant d’espérance que beaucoup perçoivent comme une lueur dans la nuit. » (Jean Lavoué. Le poème à venir. Pour une spiritualité des lisières,Médiaspaul, 2022, 143 p.)

Et nous, membres de La Pierre Roulée, chaque jour, nous sommes invités à dire cette prière qui nous tourne vers l’Ouvert :

   « Dans nos obscurités, Seigneur, Tu es notre lumière,

      Au cœur de nos journées, Tu viens rouler la pierre et nous donner la vie. »

Marie

Réconciliation ?

Réconciliation ?

Marcher selon le souffle…

« Le fruit du souffle est l’amour, le chérissement, la paix, la patience, l’obligeance, la bonté, l’adhérence, l’humilité, la maîtrise de soi. (…) Si nous vivons par le souffle, marchons aussi selon le souffle. »

Galates 5, 22-23  Traduction de la Bible de Chouraqui

Le fruit du souffle, les fruits de l’Esprit. Chacune et chacun deviennent porteurs de Parole. Chacune et chacun en marche avec le léger déséquilibre nécessaire à cette marche, pour franchir le pas, débordant de générosité, en toute gratuité.

J’aime lire les mots de ces fruits de l’Esprit. Je les ai relevés dans la traduction de Chouraqui pour en goûter le sens à travers des résonances inattendues.

Le fruit du souffle, les fruits de l’Esprit brûlant d’amour pour l’homme, font appel à la liberté de chacun à se déterminer pour vivre à ce souffle, ouvrir oreille et coeur.

Dieu par l’Esprit parle à notre cœur, chacun selon sa langue, pour une création commune et ouverte.

Le cœur est souvent le lieu de nos misères, il est aussi ce lieu où Dieu, par sa parole, peut nous rejoindre. Surprise de sa  parole. Elle peut être bienfaisante, réparatrice. Elle soigne ce qui, en nous, est blessé. Elle relève ce qui, en nous, est tombé. Elle restaure ce qui, en nous, est humilié. Elle unifie ce qui, en nous, est divisé. Mais rien de cela ne se fait sans nous, sans notre désir, ni sans notre consentement. Nous sommes parties prenantes de la conversion de notre cœur, de la vie au souffle de l’Esprit.

Nous recevons la confiance et l’audace pour OSER, dans tout ce que nous faisons, la rencontre de l’autre, la réconciliation, en nous-mêmes, avec Dieu et ainsi avec autrui. Le fruit du souffle, les fruits de l’Esprit, naissent de cette réconciliation, en nous mêmes, avec Dieu et ainsi avec autrui. J’éprouve combien est difficile tout chemin de réconciliation, transformation de mes résistances, changement du regard porté sur l’autre, lâcher prise, humilité qui s’insinue dans la faille de mes hésitations . Mourir à ce qui est ancien, faire tomber les barrières,  guérir de la colère et de l’angoisse, créer l’espace pour dire la blessure, aller vers une relation autre – renouvelée.

La violence, l’emprise, la jalousie, l’iniquité, le refus de l’autre, le repli sur soi, les discriminations poussent et prolifèrent en nous et entre nous.

Le souffle nous émonde et nous donne de pousser au jour l’avènement de la bonté, de la patience condition de l’amour, de la paix en confiance. 

« Si nous vivons par le souffle, marchons aussi selon le souffle. »

Geneviève – Juin 2022

Le Crucifié

Le Crucifié

« C’était nos souffrances

Qu’il portait

Nos douleurs

Dont il était chargé »

Isaïe 53,4

*

*

Corps blessé

Lui

Le supplicié

 « Nous »

Désarticulé

Corps blessé

*

Corps écartelé

Lui

Le crucifié

Nous

Tenus en rivalité

Corps écartelé

*

Corps défait

Lui

Se tait

Nous

Loin de la paix

Corps défait

*

Corps défiguré

Lui

Entièrement donné

Nous

En mal de fraternité

Corps défiguré

*

Corps transpercé

Son amour

Pour nous

Livré

*

Corps transpercé

Notre mensonge

En lui

Démasqué

*

Laure

J’ai vu cette inscription sur le bitume d’un trottoir.

Et depuis le texte qu’a écrit Marie, cette expression fait aussi son chemin en moi.

Message écrit en pleine ville que l’on découvre quand on marche.

Serait-ce une invitation à relever la tête pour regarder l’inconnu que je croise,

lui sourire, en ayant au cœur cette inscription sous nos pieds

afin qu’elle prenne corps en nous et entre nous ?

Il y a des regards qui guérissent des angoisses insoupçonnées…

Il y a des attitudes bienveillantes qui sauvent des naufrages…

Il y a des silences qui élargissent l’accueil d’une présence inattendue…

Il y a des tendresses qui caressent les cœurs mal aimés…

Il y a des paroles qui naissent au creux des attentes…

Il y a l’orage ou le feu dans le risque de la rencontre…

Mais « soupçonner le meilleur en l’autre », c’est déjà y croire, faire le premier pas

parce que « l’initiative de l’amour ne se lasse pas, ne se décourage pas ! »

Pierrette